[Note 134: ][ (retour) ] Jean de Mairet (1604-1686) est un des plus célèbres tragiques de notre vieux théâtre, et sa Silvie (1621) passa long-temps pour un chef-d'oeuvre. La pièce dont il est ici question, jouée en 1630 et imprimée seulement en 1639, est intitulée: Le grand et dernier Soliman, ou la Mort de Mustapha.
Après le souper, le Destin seul demeura dans la chambre des dames. La Caverne l'aimoit comme son propre fils; mademoiselle de l'Etoile ne lui etoit pas moins chère, et Angelique, sa fille et son unique heritière, aimoit le Destin et l'Etoile comme son frère et sa soeur. Elle ne savoit pas encore au vrai ce qu'ils etoient et pourquoi ils faisoient la comedie; mais elle avoit bien reconnu, quoiqu'ils s'appelassent mon frère et ma soeur, qu'ils etoient plus grands amis que proches parents; que le Destin vivoit avec l'Etoile dans le plus grand respect du monde; qu'elle etoit fort sage, et que, si le Destin avoit bien de l'esprit et faisoit voir qu'il avoit eté bien elevé, mademoiselle de l'Etoile paroissoit plutôt fille de condition qu'une comedienne de campagne. Si le Destin et l'Etoile etoient aimés de la Caverne et de sa fille, ils s'en rendoient dignes par une amitié reciproque qu'ils avoient pour elles, et ils n'y avoient pas beaucoup de peine, puisqu'elles meritoient d'être aimées autant que comediennes de France, quoique, par malheur plutôt que faute de merite, elles n'eussent jamais eu l'honneur de monter sur le theâtre de l'hôtel de Bourgogne ou du Marais, qui sont l'un et l'autre le non plus ultra des comediens [135]. Ceux qui n'entendront pas ces trois petits mots latins (à qui je n'ai pu refuser place ici, tant ils se sont presentés à propos) se les feront expliquer, s'il leur plaît. Pour finir la digression, le Destin et l'Etoile ne se cachèrent point des deux comediennes pour se caresser après une longue absence. Ils s'exprimèrent le mieux qu'ils purent les inquietudes qu'ils avoient eues l'un pour l'autre. Le Destin apprit à mademoiselle de l'Etoile qu'il croyoit avoir vu, la dernière fois qu'ils avoient representé à Tours, leur ancien persecuteur; qu'il l'avoit discerné dans la foule de leurs auditeurs, quoiqu'il se cachât le visage de son manteau, et que, pour cette raison là, il s'etoit mis un emplâtre sur le visage à la sortie de Tours, pour se rendre meconnoissable à son ennemi, ne se trouvant pas alors en etat de s'en defendre s'il en etoit attaqué la force à la main. Il lui apprit ensuite le grand nombre de brancards qu'ils avoient trouvés en allant au devant d'elle, et qu'il se trompoit fort si leur même ennemi n'etoit un homme inconnu qui avoit exactement visité les brancards, comme l'on a pu voir dans le septième chapitre. Tandis que le Destin parloit, la pauvre l'Etoile ne put s'empêcher de repandre quelques larmes. Destin en fut extremement touché, et, après l'avoir consolée le mieux qu'il put, il ajouta que, si elle vouloit lui permettre d'apporter autant de soin à chercher leur ennemi commun qu'il en avoit eu jusque alors à l'eviter, elle se verrait bientot delivrée de ses persecutions, ou qu'il y perdroit la vie. Ces dernières paroles l'affligèrent encore davantage. Le Destin n'eut pas l'esprit assez fort pour ne s'affliger pas aussi, et la Caverne et sa fille, très pitoyables de leur naturel, s'affligèrent par complaisance ou par contagion, et je crois même qu'elles en pleurèrent. Je ne sçais si le Destin pleura, mais je sçais bien que les comediennes et lui furent assez long-temps à ne se rien dire, et cependant pleura qui voulut. Enfin la Caverne finit la pause que les larmes avoient fait faire, et reprocha à Destin et à l'Etoile que, depuis le temps qu'ils etoient ensemble, ils avoient pu reconnoître jusqu'à quel point elle etoit de leurs amies, et toutefois qu'ils avoient eu si peu de confiance en elle et en sa fille qu'elles ignoroient encore leur veritable condition; et elle ajouta qu'elle avoit eté assez persecutée en sa vie pour conseiller des malheureux tels qu'ils paroissoient être. À quoi Destin repondit que ce n'etoit point par defiance qu'ils ne s'etoient pas encore decouverts à elle, mais qu'il avoit cru que le recit de leurs malheurs ne pouvoit être que fort ennuyeux. Il lui offrit après cela de l'en entretenir quand elle voudroit, et quand elle auroit quelque temps à perdre. La Caverne ne differa pas davantage de satisfaire sa curiosité, et sa fille, qui souhaitoit ardemment la même chose, s'etant assise auprès d'elle sur le lit de l'Etoile, le Destin alloit commencer son histoire, quand ils entendirent une grande rumeur dans la chambre voisine. Destin prêta l'oreille quelque temps, mais le bruit et la noise, au lieu de cesser, augmentèrent, et même l'on cria: Au meurtre! à l'aide! on m'assassine! Le Destin, en trois sauts, fut hors de la chambre, aux depens de son pourpoint, que lui dechirèrent la Caverne et sa fille en voulant le retenir. Il entra dans la chambre d'où venoit la rumeur, où il ne vit goutte, et où les coups de poings, les soufflets, et plusieurs voix confuses d'hommes et de femmes qui s'entrebattoient, mêlées au bruit sourd de plusieurs pieds nus qui trepignoient dans la chambre, faisoient une rumeur epouvantable. Il s'alla mêler parmi les combattans imprudemment, et reçut d'abord un coup de poing d'un côté et un soufflet de l'autre. Cela lui changea la bonne intention qu'il avoit de separer ses lutins en un violent desir de se venger: il se mit à jouer des mains, et fit un moulinet de ses deux bras, qui maltraita plus d'une mâchoire, comme il parut depuis à ses mains sanglantes. La mêlée dura encore assez long-temps pour lui faire recevoir une vingtaine de coups et en donner deux fois autant. Au plus fort du combat, il se sentit mordre au gras de la jambe; il y porta ses mains, et, rencontrant quelque chose de pelu, il crut être mordu d'un chien; mais la Caverne et sa fille, qui parurent à la porte de la chambre avec de la lumière, comme le feu Saint-Elme après une tempête [136], virent Destin, et lui firent voir qu'il etoit au milieu de sept personnes en chemise, qui se defaisoient l'un l'autre très cruellement, et qui se decramponnèrent d'elles-mêmes aussitôt que la lumière parut. Le calme ne fut pas de longue durée: l'hôte, qui etoit un de ces sept penitens blancs [137], se reprit avec le Poète; l'Olive, qui en etoit aussi, fut attaqué par le valet de l'hôte, autre penitent. Le Destin les voulut separer; mais l'hôtesse, qui etoit la bête qui l'avoit mordu, et qu'il avoit prise pour un chien, à cause qu'elle avoit la tête nue et les cheveux courts, lui sauta aux yeux, assistée de deux servantes, aussi nues et aussi decoiffées qu'elle. Les cris recommencèrent; les soufflets et les coups de poing sonnèrent de plus belle, et la mêlée s'echauffa encore plus qu'elle n'avoit fait. Enfin, plusieurs personnes qui s'etoient eveillées à ce bruit entrèrent dans le champ de bataille, deprirent les combattans les uns d'avec les autres, et furent cause de la seconde suspension d'armes. Il fut question de sçavoir la cause de la querelle, et quel etoit le differend qui avoit assemblé sept personnes nues en une même chambre. L'Olive, qui paroissoit le moins emu, dit que le Poète etoit sorti de la chambre et qu'il l'avoit vu revenir plus vite que le pas, suivi de l'hôte, qui le vouloit battre; que la femme de l'hôte avoit suivi son mari, et s'etoit jetée sur le Poète; que, les ayant voulu separer, un valet et deux servantes, s'etoient jetés sur lui, et que la lumière qui s'etoit eteinte là dessus etoit cause que l'on s'etoit battu plus long-temps que l'on n'eût fait. Ce fut au Poète à plaider sa cause: il dit qu'il avoit fait les deux plus belles stances que l'on eût jamais ouïes depuis que l'on en fait, et que, de peur de les perdre, il avoit eté demander de la chandelle aux servantes de l'hôtellerie, qui s'etoient moquées de lui; que l'hôte l'avoit appelé danseur de corde, et que, pour ne demeurer pas sans repartie, il l'avoit appelé cocu. Il n'eut pas plus tôt lâché le mot, que l'hôte, qui etoit en mesure, lui appliqua un soufflet. On eût dit qu'ils etoient concertés ensemble: car, tout aussitôt que le soufflet fut donné, la femme de l'hôte, son valet et ses servantes, se jetèrent sur les comediens, qui les reçurent à beaux coups de poings. Cette dernière rencontre fut plus rude et dura plus long-temps que les autres. Le Destin, s'etant acharné sur une grosse servante qu'il avoit troussée, lui donna plus de cent claques sur les fesses; l'Olive, qui vit que cela faisoit rire la compagnie, en fit autant à une autre. L'hôte etoit occupé par le Poète, et l'hôtesse, qui etoit la plus furieuse, avoit eté saisie par quelques uns des spectateurs, dont elle se mit en si grande colère, qu'elle cria: «Aux voleurs!» Ses cris eveillèrent la Rappinière, qui logeoit vis-à-vis de l'hôtellerie. Il en fit ouvrir les portes, et ne croyant pas, selon le bruit qu'il avoit entendu, qu'il n'y eût pour le moins sept ou huit personnes sur le carreau, il fit cesser les coups au nom du roi, et, ayant appris la cause de tout le desordre, il exhorta le Poète de ne faire plus de vers la nuit, et pensa battre l'hôte et l'hôtesse, parcequ'ils chantèrent cent injures aux pauvres comediens, les appelant bateleurs et baladins, et jurant de les faire deloger le lendemain; mais la Rappinière, à qui l'hôte devoit de l'argent, le menaça de le faire executer, et par cette menace lui ferma la bouche. La Rappinière s'en retourna chez lui; les autres s'en retournèrent dans leurs chambres, et Destin dans celle des comediennes, où la Caverne le pria de ne differer pas davantage de lui apprendre ses aventures et celles de sa soeur. Il leur dit qu'il ne demandoit pas mieux, et commença son histoire de la façon que vous allez voir dans le suivant chapitre.
[Note 135: ][ (retour) ] Le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, sis rue Mauconseil, avoit été acheté en 1548 par les confrères de la Passion à Jean Rouvet, «marchand bourgeois de Paris». C'étoit alors, d'après les termes de l'acte de vente, «une mazure contenant 17 toises de long sur 16 de large», faisant partie de l'ancien hôtel de Bourgogne. Il passa, vers 1588, des mains des confrères à une nouvelle troupe. Quant au théâtre du Marais, il avoit été fondé en 1600 par une troupe de comédiens de province dans l'hôtel d'Argent, au coin de la rue de la Poterie, près de la Grève, d'où il fut transféré en 1620 au haut de la vieille rue du Temple. On toléra leur établissement moyennant une redevance d'un écu tournois par représentation qu'ils devoient payer aux confrères. Ces deux théâtres étoient les mieux montés en bons acteurs et en bonnes pièces, et les plus suivis du public. (V., pour plus amples détails, les Antiquités de Sauval, Chappuzeau, le Théâtre françois, liv. III; les frères Parfait, t. 3.)
[Note 136: ][ (retour) ] Le feu Saint-Elme, qu'on nomme aussi quelquefois feu Saint-Germain, ou feu Saint-Anselme, est une sorte de flamme volante qui apparoît autour des mâts et des cordages d'un vaisseau, après une tempête. C'est un mauvais présage, dit-on, quand il n'y en a qu'un, et un présage favorable quand on en voit plusieurs.
[Note 137: ][ (retour) ] Ce nom désigne une confrérie de gens séculiers qui s'assembloient à certains jours pour faire, suivant un ancien usage partagé par d'autres confréries, par exemple celle des capucins noirs, des processions, pieds nus et la face couverte d'un linge. Il y avoit des pénitents blancs à Avignon, à Lyon, etc., et il y en eut aussi à Paris.
CHAPITRE XIII.
Plus long que le précédent.
Histoire de Destin et de mademoiselle de l'Etoile.