[Note 143: ][ (retour) ] Le quartier latin, alors comme aujourd'hui, étoit le centre des colléges et le séjour des savants. Les libraires de ce quartier ne publioient généralement que des ouvrages d'érudition ou de nature sérieuse. «Il ne faut qu'aller à la rue Saint-Jacques, dit Sorel en parlant des pédants en us, l'on y verra leurs oeuvres, et l'on y apprendra qui ils sont.» (Francion, liv. 3.)

[Note 144: ][ (retour) ] C'étoit aussi l'opinion de Huet, le savant évêque d'Avranches (Voy. De l'orig. des rom.) et de plusieurs autres prélats du temps.

[Note 145: ][ (retour) ] L'Amadis de Gaule, long-temps en honneur comme le type des romans chevaleresques, et dont la réputation avoit à peine été effleurée au XVIe siècle par La Noue (6e Disc.), par Brantôme (Dam. gal., t. 7, p. 330) et quelques autres, avoit été détrôné par l'apparition des ouvrages de d'Urfé et de Mlle de Scudéry, bien qu'il se rattachât en plusieurs points (la galanterie raffinée, la valeur extraordinaire et les exploits des héros) à la Clélie, et surtout à l'Astrée, auxquels il a servi en quelque sorte de transition après les épopées de la Table ronde. En 1632, Du Verdier en fit une espèce de parodie dans son Chevalier hypocondriaque, qui est une imitation à la fois de Don Quichotte et du Berger extravagant de Sorel. Pourtant il ne faudroit pas croire que l'Amadis eût dès lors perdu toute considération; il inspira, durant la Fronde, plus d'un trait chevaleresque. On le lisoit, avec les romans du jour, dans la petite société de Mme de La Fayette, et plusieurs passages des lettres de Mme de Sévigné, comme les Mémoires de Mme de Motteville, témoignent assez qu'il étoit loin d'être entièrement dédaigné. Cervantès lui-même, quoiqu'il semble avoir surtout dirigé Don Quichotte contre cet ouvrage, le fait épargner par le curé et le barbier dans leur auto-da-fé de la bibliothèque du chevalier, comme le meilleur et le modèle des romans du même genre.

[Note 146: ][ (retour) ] Ce respect persistant pour l'Astrée, long-temps après son apparition, même de la part des auteurs comiques et satiriques qui professent peu de goût pour les romans héroïques et pastoraux, est une chose remarquable. Sorel lui-même, dans son Berger extravagant, qui est pourtant dirigé en particulier contre le livre de d'Urfé, en attaquant tous les autres sans distinction, conserve toujours certains égards pour cet ouvrage, et il prend soin, dans ses Remarques (sur le 1er liv., sur le 2e liv., etc.), d'atténuer les railleries qu'il en a faites dans le cours de son roman, comme s'il étoit effrayé de son audace. Du reste, dans sa Bibl. franç., il le comble de louanges, et le traite d'ouvrage très exquis. Tristan, dans le Page disgracié, sorte d'autobiographie romanesque, qui se rapproche souvent du roman familier et comique, professe une grande admiration pour l'Astrée (1er vol., p. 232). Furetière est plus sévère quand il en parle dans son Roman bourgeois, où il va jusqu'à l'accuser de corrompre les moeurs, reproche qui a quelque chose d'analogue à celui que lui fait Guéret dans le Parnasse réformé (p. 136). Huet, qui traite l'Astrée d'incomparable, et dit que cet ouvrage, «le plus ingénieux et le plus poli qui eût jamais paru en ce genre, a terni la gloire que la Grèce, l'Italie et l'Espagne s'y étoient acquise», reconnoît qu'il est «un peu licencieux».

[Note 147: ][ (retour) ] Académie s'entend ici «des maisons, des écuries où la noblesse apprend à monter à cheval, et les autres exercices qui lui conviennent». (Dict. de Fur.) Les gentilshommes y entroient souvent au sortir du collége pour achever leur éducation.

[Note 148: ][ (retour) ] Ils étoient alors maîtres en Italie des villes du royaume de Naples.

[Note 149: ][ (retour) ] Le pape figura comme allié des Vénitiens dans leur guerre contre les Turcs, qui dura sans interruption de 1640 à 1667, et dont le principal théâtre fut Candie.

Me voilà donc malade dans Rome, sans autre connoissance que celle de mon hôte, qui etoit un apothicaire flamand, et de qui je reçus toutes les assistances imaginables durant ma maladie. Il n'etoit pas ignorant de la medecine, et (autant que je suis capable d'en juger) je l'y trouvois plus entendu que le medecin italien qui me venoit voir. Enfin je gueris et repris assez de mes forces pour visiter les lieux remarquables de Rome, où les etrangers trouvent amplement de quoi satisfaire à leur curiosité. Je me plaisois extrêmement à visiter les Vignes. (C'est ainsi que l'on appelle plusieurs jardins plus beaux que le Luxembourg ou les Tuileries. Les cardinaux et autres personnes de condition les font entretenir avec grand soin, plutôt par vanité que par plaisir qu'ils y prennent, n'y allant jamais, au moins fort rarement.) Un jour que je me promenois dans une des plus belles, je vis au detour d'une allée deux femmes assez bien vêtues, que deux jeunes François avoient arrêtées et ne vouloient pas laisser passer outre, que la plus jeune ne levât un voile qui lui couvroit le visage. Un de ces François, qui paroissoit être le maître de l'autre, fut même assez insolent pour lui decouvrir le visage par force, cependant que celle qui n'etoit point voilée etoit retenue par son valet. Je ne consultai point ce que j'avois à faire; je dis d'abord à ces incivils que je ne souffrirois point la violence qu'ils vouloient faire à ces femmes. Ils se trouvèrent assez étonnés et l'un et l'autre, me voyant parler avec assez de resolution pour les embarrasser, quand ils auroient eu leurs epées comme j'avois la mienne. Les deux femmes se rangèrent auprès de moi, et ce jeune François, preferant le deplaisir d'un affront à celui de se faire battre, me dit en se separant: «Monsieur le brave, nous nous verrons autre part où les epées ne seront pas toutes d'un côté.» Je lui repondis que je ne me cacherois pas; son valet le suivit, et je demeurai avec ces deux femmes. Celle qui n'etoit point voilée paroissoit avoir quelque trente-cinq ans. Elle me remercia en françois qui ne tenoit rien de l'italien, et me dit entre autres choses que, si tous ceux de ma nation me ressembloient, les femmes italiennes ne feroient point de difficulté de vivre à la françoise. Après cela, comme pour me recompenser du service que je lui avois rendu, elle ajouta qu'ayant empêché que l'on ne vît sa fille malgré elle, il etoit juste que je la visse de son bon gré. «Levez donc votre voile, Leonore, afin que monsieur sçache que nous ne sommes pas tout à fait indignes de l'honneur qu'il nous a fait de nous proteger.» Elle n'eut pas plutôt achevé de parler que sa fille leva son voile, ou plutôt m'eblouit. Je n'ai jamais rien vu de plus beau. Elle leva deux ou trois fois les yeux sur moi comme à la derobée, et, rencontrant toujours les miens, il lui monta au visage un rouge qui la fit plus belle qu'un ange. Je vis bien que la mère l'aimoit extrêmement, car elle me parut participer au plaisir que je prenois à regarder sa fille. Comme je n'etois pas accoutumé à pareilles rencontres, et que les jeunes gens se defont aisement en compagnie, je ne leur fis que de fort mauvais compliments quand elles s'en allèrent, et je leur donnai peut-être mauvaise opinion de mon esprit. Je me voulus mal de ne leur avoir pas demandé leur demeure et de ne m'être pas offert à les y conduire; mais il n'y avoit plus d'apparence de courir après. Je voulus m'enquerir du concierge s'il les connoissoit. Nous fûmes longtemps sans nous entendre, parce qu'il ne savoit pas mieux le françois que moi l'italien. Enfin, plutôt par signes qu'autrement, il me fit savoir qu'elles lui étoient inconnues, ou bien il ne voulut pas m'avouer qu'il les connoissoit. Je m'en retournai chez mon apothicaire flamand tout autre que je n'en etois sorti, c'est-à-dire fort amoureux et fort en peine de savoir si cette belle Leonore etoit courtisane ou honnête fille, et si elle avoit autant d'esprit que sa mère m'avoit temoigné d'en avoir. Je m'abandonnai à la rêverie, et me flattai de mille belles espérances qui me divertirent un peu de temps, et m'inquietèrent beaucoup après que j'en eus consideré l'impossibilité. Après avoir fait mille desseins inutiles, je m'arrêtai à celui de les chercher exactement, ne pouvant m'imaginer qu'elles pussent être long-temps invisibles, en une ville si peu peuplée que Rome et à un homme si amoureux que moi. Dès le jour même je cherchai partout où je crus les pouvoir trouver, et m'en revins au logis plus las et plus chagrin que je n'en etois parti. Le lendemain je cherchai encore avec plus de soin, et je ne fis que me lasser et m'inquieter davantage. De la façon que j'observois les jalousies et les fenêtres, et de l'impetuosité avec laquelle je courois après toutes les femmes qui avoient quelque rapport avec ma Leonore, on me prit cent fois dans les rues et dans les eglises pour le plus fou de tous les François qui ont le plus contribué dans Rome à decréditer leur nation. Je ne sais comment je pus reprendre mes forces en un temps où j'étois une vraie âme damnée [150]. Je me gueris pourtant le corps parfaitement, tandis que mon esprit demeura malade, et si partagé entre l'honneur, qui m'appeloit en Candie, et l'amour, qui me retenoit à Rome, que je doutai quelquefois si j'obéirois aux lettres que je recevois souvent de Verville, qui me conjuroit par notre amitié de l'aller trouver, sans se servir du droit qu'il avoit de me commander. Enfin, ne pouvant avoir nouvelles de mes inconnues, quelque diligence que j'y apportasse, je payai mon hôte et preparai mon petit equipage pour partir.

[Note 150: ][ (retour) ] Expression reçue dans le sens de misérable, comme ici, et souvent aussi dans le sens de scelérat.

La veille de mon départ, le seigneur Stephano Vanbergue (c'est ainsi que s'appeloit mon hôte) me dit qu'il me vouloit donner à dîner chez une de ses amies, et me faire avouer qu'il ne l'avoit pas mal choisie pour un Flamand, ajoutant qu'il ne m'y avoit pas voulu mener qu'à la veille de mon depart, parcequ'il en etoit un peu jaloux. Je lui promis d'y aller, par complaisance plutôt qu'autrement, et nous y allâmes à l'heure de dîner. Le logis où nous entrâmes n'avoit ni la mine ni les meubles de celui de la maîtresse d'un apothicaire. Nous traversâmes une salle bien meublée, au sortir de laquelle j'entrai le premier dans une chambre fort magnifique, où je fus reçu par Leonore et par sa mère. Vous pouvez vous imaginer combien cette surprise me fut agreable. La mère de cette belle fille se presenta à moi pour être saluée à la françoise, et je vous avoue qu'elle me baisa plutôt que je ne la baisai. J'etois si interdit que je ne voyois goutte et que je n'entendis rien du compliment qu'elle me fit. Enfin l'esprit et la vue me revinrent, et je vis Leonore plus belle et plus charmante que je ne l'avois encore vue; mais je n'eus pas l'assurance de la saluer. Je reconnus ma faute aussitôt que je l'eus faite, et, sans songer à la reparer, la honte fit monter autant de rouge à mon visage que la pudeur avoit fait monter d'incarnat en celui de Leonore. Sa mère me dit que, devant que je partisse, elle avoit voulu me remercier du soin que j'avois eu de chercher sa demeure, et ce qu'elle me dit augmenta encore davantage ma confusion. Elle me traîna dans une ruelle, parée à la françoise [151], où sa fille ne nous accompagna point, me trouvant sans doute trop sot pour en valoir la peine. Elle demeura avec le seigneur Stephano, tandis que je faisois auprès de sa mère mon vrai personnage, c'est-à-dire le paysan. Elle eut la bonté de fournir à la conversation toute seule et s'en acquitta avec beaucoup d'esprit, quoiqu'il n'y ait rien de si difficile que d'en faire paroître avec une personne qui n'en a point. Pour moi, je n'en eus jamais moins qu'en cette rencontre, et si elle ne s'ennuya pas alors, elle ne s'est jamais ennuyée avec personne. Elle me dit, après plusieurs choses auxquelles à peine repondis-je oui et non, qu'elle etoit Françoise de naissance et que je sçaurois du seigneur Stephano les raisons qui la retenoient dans Rome. Il fallut aller dîner et me traîner encore dans la salle comme on avoit fait dans la ruelle, car j'etois si troublé que je ne sçavois pas marcher. Je fus toujours le même stupide devant et après le dîner, durant lequel je ne fis rien avec assurance que regarder incessamment Leonore. Je crois qu'elle en fut importunée, et que, pour me punir, elle eut toujours les yeux baissés. Si la mère n'eût toujours parlé, le dîner se fût passé à la chartreuse; mais elle discourut avec le seigneur Stephano des affaires de Rome, au moins je me l'imagine, car je ne donnai pas assez d'attention à ce qu'elle dit pour en pouvoir parler avec certitude. Enfin on sortit de table, pour le soulagement de tout le monde, excepté de moi, qui empirois à vue d'oeil. Quand il fallut s'en aller, elles me dirent cent choses obligeantes, à quoi je ne repondis que ce que l'on met à la fin des lettres. Ce que je fis en sortant de plus que je n'avois fait en arrivant, c'est que je baisai Leonore et que je m'achevai de perdre. Stephano n'eut pas le credit de tirer une parole de moi en tout le temps que nous mîmes à retourner en son logis. Je m'enfermai dans ma chambre, où je me jetai sur mon lit sans quitter mon manteau ni mon epée. Là je fis reflexion sur tout ce qui m'etoit arrivé. Leonore se presenta à mon imagination plus belle qu'elle n'avoit fait à ma vue. Je me ressouvins du peu d'esprit que j'avois temoigné devant la mère et la fille, et, toutes les fois que cela me venoit dans l'esprit, la honte me mettoit le visage tout en feu. Je souhaitai d'être riche; je m'affligeai de ma basse naissance; je me forgeai cent belles aventures avantageuses à ma fortune et à mon amour. Enfin, ne songeant plus qu'à chercher un honnête pretexte de ne m'en aller pas et n'en trouvant aucun qui me contentât, je fus assez desesperé pour souhaiter de retomber malade, à quoi je n'etois dejà que trop disposé. Je lui voulus ecrire; mais tout ce que j'ecrivis ne me satisfit point et je remis dans mes poches le commencement d'une lettre que je n'aurois peut-être osé envoyer quand je l'aurois achevée. Après m'être bien tourmenté, ne pouvant plus rien faire que songer à Leonore, je voulus revoir le jardin où elle m'apparut la première fois, pour m'abandonner tout entier à ma passion, et je fis aussi dessein de repasser encore devant son logis. Ce jardin etoit en un lieu des plus ecartés de la ville, au milieu de plusieurs vieux bâtimens inhabitables. Comme je passois, en rêvant, sous les ruines d'un portique, j'entendis marcher derrière moi, et en même temps je me sentis donner un coup d'epée au dessous des reins. Je me tournai brusquement, mettant l'epée à la main, et, me trouvant en tête le valet du jeune François dont je vous ai tantôt parlé, je pensois bien lui rendre pour le moins le coup qu'il m'avoit donné en trahison; mais, comme je le poussois assez loin sans le pouvoir joindre, parcequ'il lâchoit le pied en parant, son maître sortit d'entre les ruines du portique, et, m'attaquant par derrière, me donna un grand coup sur la tête et un autre dans la cuisse qui me fit tomber. Il n'y avoit pas apparence que j'echappasse de leurs mains, ayant eté surpris de la sorte; mais, comme en une mauvaise action on ne conserve pas toujours beaucoup de jugement, le valet blessa le maître à la main droite; et en même-temps deux pères minimes de la Trinité du Mont [152] qui passoient auprès de là, et qui virent de loin qu'on m'assassinoit, etant accourus à mon secours, mes assassins se sauvèrent, et me laissèrent blessé de trois coups d'epée. Ces bons religieux etoient François, pour mon grand bonheur, car, en un lieu si ecarté, un Italien qui m'auroit vu en si mauvais etat se seroit eloigné de moi plutôt que de me secourir, de peur qu'etant trouvé en me rendant ce bon office, on ne le soupçonnât d'être lui-même mon assassin. Tandis que l'un de ces deux charitables religieux me confessa, l'autre courut en mon logis avertir mon hôte de ma disgrâce. Il vint aussitôt à moi, et me fit porter demi mort dans mon lit. Avec tant de blessures et tant d'amour, je ne fus pas longtemps sans avoir une fièvre très violente. On desespera de ma vie, et je n'en esperai pas mieux que les autres.