Comme ils contestoient là-dessus, Jullian, qui vit paroître de loin quelque cavalerie, s'enfuit tant qu'il put. La nièce du curé, qui vit fuir Jullian, crut qu'il en avoit du sujet et s'enfuit aussi, ce qui fit perdre au curé la tramontane, ne sçachant plus ce qu'il devoit penser de tant d'evenemens extraordinaires; enfin, il vit aussi la cavalerie que Jullian avoit vue, et, qui pis est, il vit qu'elle venoit droit à lui. Cette troupe etoit composée de neuf ou dix chevaux, au milieu de laquelle il y avoit un homme lié et garrotté sur un mechant cheval et defait comme ceux qu'on mène pendre. Le curé se mit à prier Dieu et se recommanda de bon coeur à sa toute bonté, sans oublier le cheval qui lui restoit; mais il fut bien etonné et rassuré tout ensemble quand il reconnut la Rappinière et quelques uns de ses archers. La Rappinière lui demanda ce qu'il faisoit là, et si c'etoit lui qui avoit tué l'homme qu'il voyoit roide mort auprès du corps d'un cheval. Le curé lui conta ce qui lui etoit arrivé, et conclut encore que c'etoit de Laune qui l'avoit voulu assassiner: de quoi la Rappinière verbalisa amplement. Un des archers courut au prochain village pour faire enlever le corps mort, et revint avec la nièce du curé et Jullian, qui s'etoient rassurés et qui avoient rencontré Guillaume ramenant un cheval pour le brancard. Le curé s'en retourna à Domfront sans aucune mauvaise rencontre, où, tant qu'il vivra, il contera son enlèvement [159]. Le cheval mort fut mangé des loups ou des mâtins; le corps de celui qui avoit eté tué fut enterré je ne sais où, et la Rappinière, le Destin, la Rancune et l'Olive, les archers et le prisonnier, s'en retournèrent au Mans. Et voilà le succès de la chasse de la Rappinière et des comediens, qui prirent un homme au lieu de prendre un lièvre.
[Note 159: ][ (retour) ] Le curé de Domfront, pendant le séjour de Scarron au Mans, étoit, nous apprend Michel Gomboust, fils de M. de La Tousche, que notre auteur peut avoir connu. Il est possible que, placé dans une situation équivoque par la possession irrégulière de son bénéfice, Scarron ait eu maille à partir avec lui, comme avec quelques autres ecclésiastiques, et qu'il ait voulu s'en venger à sa manière en le faisant figurer dans une scène burlesque.
CHAPITRE XV.
Arrivée d'un operateur [160] dans l'hôtellerie.
Suite de l'histoire de Destin et de l'Etoile.
[Note 160: ][ (retour) ] Les opérateurs étoient des médecins empiriques qui couroient la France pour débiter leurs drogues, en se faisant souvent accompagner d'acteurs chargés d'attirer le public autour d'eux. Voy. Rom. com., 3e partie, ch. 4 et 13. Ainsi Tabarin étoit associé de Mondor, fameux opérateur qui vendoit du baume sur la place Dauphine; Bruscambille fut long-temps acteur de Jean Farine, un des plus célèbres opérateurs du temps, et Guillot-Gorju fit aussi le même métier avant d'entrer à l'hôtel de Bourgogne. On peut voir dans la Maison des jeux, l. 1. p. 121 et suiv. (Sercy, 1642), d'intéressants détails sur un merveilleux opérateur du temps.
SERENADE.
l vous souviendra, s'il vous plaît, que, dans le precedent chapitre, l'un de ceux qui avoient enlevé le curé de Domfront avoit quitté ses compagnons etoit allé au galop je ne sais où. Comme il pressoit extremement son cheval dans un chemin fort creux et fort etroit, il vit de loin quelques gens de cheval qui venoient à lui. Il voulut retourner sur ses pas pour les eviter et tourna son cheval si court et avec tant de precipitation, qu'il se cabra et se renversa sur son maître. La Rappinière et sa troupe (car c'etoient ceux qu'il avoit vus) trouvèrent fort etrange qu'un homme qui venoit à eux si vite eût voulu s'en retourner de la même façon; cela donna quelque soupçon à la Rappinière, qui de son naturel en etoit fort susceptible, outre que sa charge l'obligeoit à croire plutôt le mal que le bien; son soupçon s'augmenta beaucoup quand, etant auprès de cet homme, qui avoit une jambe sous son cheval, il vit qu'il ne paroissoit pas tant effrayé de sa chute que de ce qu'il en avoit des temoins. Comme il ne hasardoit rien en augmentant sa peur, et qu'il sçavoit faire sa charge mieux que prevôt du royaume, il lui dit en l'approchant: «Vous voilà donc pris, homme de bien; ah! je vous mettrai en lieu d'où vous ne tomberez pas si lourdement.» Ces paroles etourdirent le malheureux bien plus que n'avoit fait sa chute, et la Rappinière et les siens remarquèrent sur son visage de si grandes marques d'une conscience bourrelée que tout autre moins entreprenant que lui n'eût point balancé à l'arrêter. Il commanda donc à ses archers de lui aider à se relever et le fit lier et garotter sur son cheval. La rencontre qu'il fit un peu après du curé de Domfront dans le désordre que vous avez vu, auprès d'un homme mort et d'un cheval tué d'un coup de pistolet, lui assurèrent [161] qu'il ne s'etoit pas mepris, à quoi contribua beaucoup la frayeur du prisonnier, qui augmenta visiblement à son arrivée. Le Destin le regardoit plus attentivement que les autres, pensant le reconnoître, et ne pouvant se remettre en mémoire où il l'avoit vu; il travailla en vain sa réminiscence durant le chemin, il ne put y retrouver ce qu'il cherchoit. Enfin, ils arrivèrent au Mans, où la Rappinière fit emprisonner le prétendu criminel; et les comédiens, qui devoient commencer le lendemain à représenter, se retirèrent en leur hôtellerie pour donner ordre à leurs affaires. Ils se réconcilièrent avec l'hôte, et le poète, qui etoit liberal comme un poète, voulut payer le souper. Ragotin, qui se trouva dans l'hôtellerie et qui ne s'en pouvoit eloigner depuis qu'il etoit amoureux de l'Etoile, en fut convié par le poète, qui fut assez fou pour y convier aussi tous ceux qui avoient été spectateurs de la bataille qui s'etoit donnée la nuit précédente en chemise entre les comédiens et la famille de l'hôte.