Je ne vous dirai point le desespoir où me mirent ces fâcheuses nouvelles; je m'affligeai autant que si on m'eût refusé Leonore injustement, quoique je n'eusse jamais esperé de la posseder; je m'emportai contre Saint-Far, et je songeai même a me battre contre lui; mais enfin, me remettant devant les yeux ce que je devois à son père et à son frère, je n'eus recours qu'à mes larmes. Je pleurai comme un enfant, et je m'ennuyai partout où je ne fus pas seul. Il fallut partir sans voir Leonore. Nous fîmes une campagne dans l'armée du pape, où je fis tout ce que je pus pour me faire tuer. La fortune me fut contraire en cela comme elle avoit toujours eté en autres choses. Je ne pus trouver la mort que je cherchois, et j'acquis quelque reputation que je ne cherchois point, et qui m'auroit satisfait en un autre temps; mais, pour lors, rien ne me pouvoit satisfaire que le souvenir de Leonore. Verville et Saint-Far furent obligés de retourner en France, où le baron d'Arques les reçut en père idolâtre de ses enfans. Ma mère me reçut fort froidement; pour mon père, il se tenoit à Paris chez le comte de Glaris, qui l'avoit choisi pour être le gouverneur de son fils. Le baron d'Arques, qui avoit sçu ce que j'avois fait dans la guerre d'Italie, où même j'avois sauvé la vie à Verville, voulut que je fusse à lui en qualité de gentilhomme. Il me permit d'aller voir mon père à Paris, qui me reçut encore plus mal que n'avoit fait sa femme. Un autre homme de sa condition, qui eût eu un fils aussi bien fait que moi, l'eût presenté au comte Ecossois; mais mon père me tira hors de son logis avec empressement, comme s'il eût eu peur que je l'eusse deshonoré. Il me reprocha cent fois, durant le chemin que nous fîmes ensemble, que j'etois trop brave, que j'avois la mine d'être glorieux et que j'aurois mieux fait d'apprendre un metier que d'être un traîneur d'epée. Vous pouvez penser que ces discours-là n'etoient guère agreables à un jeune homme qui avoit eté bien elevé, qui s'etoit mis en quelque reputation à la guerre, et enfin qui avoit osé aimer une fort belle fille, et même lui decouvrir sa passion. Je vous avoue que les sentimens de respect et d'amitié que l'on doit avoir pour un père n'empêchèrent point que je ne le regardasse comme un très fâcheux vieillard. Il me promena dans deux ou trois rues, me caressant de la sorte que je vous viens de dire, et puis me quitta tout d'un coup, me defendant expressement de le revenir voir. Je n'eus pas grand'peine à me resoudre de lui obéir. Je le quittai et m'en allai voir M. de Saint-Sauveur, qui me reçut en père. Il fut fort indigné de la brutalité du mien, et me promit de ne me point abandonner. Le baron d'Arques eut des affaires qui l'obligèrent d'aller demeurer à Paris. Il se logea à l'extremité du faubourg Saint-Germain, en une fort belle maison que l'on avoit bâtie depuis peu avec beaucoup d'autres qui ont rendu ce faubourg-là aussi beau que la ville [167].
[Note 167: ][ (retour) ] Ce fut surtout dans la première moitié du XVIIe siècle, sous Louis XIII et Louis XIV, que l'emplacement du Pré-aux-Clercs se recouvrit peu à peu de constructions monumentales, et que le faubourg Saint-Germain se trouva construit comme par enchantement. «On a commencé, dit Sauval, à y bâtir en 1630; et quoique, depuis, tant Louis XIII que Louis XIV aient souvent fait défense de passer certaines limites, on ne laisse pas néanmoins d'avancer toujours... Tous les jours on y entreprend de grands logis et beaux.» (Antiq., l. 8.) Corneille lui-même va nous servir de témoin:
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses;
Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses:
Toute une ville entière, avec pompe bâtie,
Semble d'un vieux fossé par miracle sortie,
Et nous fait présumer, à ses superbes toits,
Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
(Menteur, II, 5.)
Voir aussi le début de l'Esprit follet de d'Ouville (1642). Ce ne fut que vers 1620 qu'on commença à bâtir le quai Malaquais, sur une partie du terrain occupé jadis par le palais, ou plutôt par les jardins de la reine Marguerite, première femme de Henri IV. Jusque là, en sortant de la porte de Nesle, située à peu près où est maintenant l'Institut, on entroit en pleine campagne, dans le Pré-aux-Clercs. Cet emplacement, où se voyoient à peine quelques rues, composées de maisons éparses que séparoient des prés et des jardins, fut peu à peu sillonné par les rues Jacob, des Saints-Pères, du Bac, de l'Université, de Verneuil, etc.
Saint-Far et Verville faisoient leur cour, alloient au Cours [168] ou en visite, et faisoient tout ce que font les jeunes gens de leur condition en cette grande ville, qui fait passer pour campagnards les habitans des autres villes du royaume. Pour moi, quand je ne les accompagnois point, je m'allois exercer dans toutes les salles des tireurs d'armes, ou bien j'allois à la comedie, ce qui est cause, peut-être, de ce que je suis passable comedien.
[Note 168: ][ (retour) ] Le mot Cours signifioit alors un «lieu qui sert de rendez-vous au beau monde pour la promenade» (Dictionn. de Furetière). Quand on l'employoit sans autre désignation, pour Paris, il indiquoit le plus célèbre de tous: le Cours-la-Reine, ouvert sous la régence de Marie de Médicis, en 1628, date des Lettres patentes, au lieu où il est encore aujourd'hui, et qui fut bien vite adopté par la mode. V. Le Maire, Paris ancien et moderne, t. 3, p. 386. Le Cours hors la porte Saint-Antoine partageoit avec le Cours-la-Reine les préférences du beau monde. «Les vrais galands seront curieux de dresser un almanach où ils verront..... quand commence le Cours hors la porte Saint-Antoine, et quand c'est que celuy de la Reyne-Mère a la vogue.» (Lois de la galant.)
Un jour Verville me tira en particulier, et me decouvrit qu'il etoit devenu fort amoureux d'une demoiselle qui demeuroit dans la même rue. Il m'apprit qu'elle avoit un frère nommé Saldagne, qui etoit aussi jaloux d'elle et d'une autre soeur qu'elle avoit que s'il eût eté leur mari, et il me dit de plus qu'il avoit fait assez de progrès auprès d'elle pour l'avoir persuadée de lui donner, la nuit suivante, entrée dans son jardin, qui repondoit par une porte de derrière à la campagne, comme celui du baron d'Arques. Après m'avoir fait cette confidence, il me pria de l'y accompagner, et de faire tout ce que je pourrois pour me mettre aux bonnes grâces de la fille qu'elle devoit avoir avec elle. Je ne pouvois refuser à l'amitié que m'avoit toujours temoignée Verville de faire tout ce qu'il vouloit. Nous sortîmes par la porte de derrière de notre jardin sur les dix heures du soir, et fûmes reçus dans celui où l'on nous attendoit par la maîtresse et la suivante. La pauvre mademoiselle de Saldagne trembloit comme la feuille et n'osoit parler; Verville n'etoit guère plus assuré; la suivante ne disoit mot, et moi, qui n'etois là que pour accompagner Verville, je ne parlois point et n'en avois pas envie. Enfin, Verville s'evertua et mena sa maîtresse dans une allée couverte, après avoir bien recommandé à la suivante et à moi de faire bon guet; ce que nous fîmes avec tant d'attention, que nous nous promenâmes assez longtemps sans nous dire la moindre parole l'un à l'autre. Au bout d'une allée, nous nous rencontrâmes avec les jeunes amans. Verville me demanda assez haut si j'avois bien entretenu madame Madelon. Je lui repondis que je ne croyois pas qu'elle eût sujet de s'en plaindre. «Non assurément, dit aussitôt la soubrette, car il ne m'a encore rien dit.» Verville s'en mit à rire et assura cette Madelon que je valois bien la peine que l'on fît conversation avec moi, quoique je fusse fort melancolique. Mademoiselle de Saldagne prit la parole, et dit que sa femme de chambre n'etoit pas aussi une fille à mepriser. Et là dessus, ces amans bienheureux nous quittèrent, nous recommandant de bien prendre garde que l'on ne les surprît point. Je me preparai alors à m'ennuyer beaucoup avec une servante qui m'alloit demander sans doute combien je gagnois de gages, quelles servantes je connoissois dans le quartier, si je savois des chansons nouvelles, et si j'avois bien des profits avec mon maître. Je m'attendois après cela d'apprendre tous les secrets de la maison de Saldagne, et tous les defauts tant de lui que de ses soeurs, car peu de suivans se rencontrent ensemble sans se dire tout ce qu'ils sçavent de leur maître, et sans trouver à redire au peu de soin qu'ils ont de faire leur fortune et celle de leurs gens; mais je fus bien etonné de me voir en conversation avec une servante qui me dit d'abord: «Je te conjure, esprit muet, de me confesser si tu es valet, et, si tu es valet, par quelle vertu admirable tu t'es empêché jusqu'à cette heure de me dire du mal de ton maître.» Ces paroles si extraordinaires en la bouche d'une femme de chambre me surprirent; je lui demandai de quelle autorité elle se mêloit de m'exorciser. «Je vois bien, me dit-elle, que tu es un esprit opiniâtre, et qu'il faut que je redouble mes conjurations. Dis-moi donc, esprit rebelle, par la puissance que Dieu m'a donnée sur les valets suffisans et glorieux, dis-moi qui tu es.--Je suis un pauvre garçon, lui repondis-je, qui voudrois bien être endormi dans mon lit.--Je vois bien, repartit-elle, que j'aurai bien de la peine à te connoître; au moins ai-je dejà decouvert que tu n'es guères galant: car, ajouta-t-elle, ne me devois-tu pas parler le premier, me dire cent douceurs, me vouloir prendre la main, te faire donner deux ou trois soufflets, autant de coups de pied, te faire bien egratigner, enfin t'en retourner chez toi comme un homme à bonne fortune [169]?--Il y a des filles dans Paris, interrompis-je, dont je serois ravi de porter les marques; mais il y en a aussi que je ne voudrois pas seulement envisager, de peur d'avoir de mauvais songes.--Tu veux dire, reprit-elle, que je suis peut-être laide. Hé! monsieur le difficile, ne sais-tu pas bien que la nuit tous les chats sont gris?--Je ne veux rien faire la nuit, lui repondis-je, dont je me puisse repentir le jour.--Et si je suis belle! me dit-elle.--Je ne vous aurois pas porté assez de respect, lui dis-je; outre qu'avec l'esprit que vous me faites paroître, vous meriteriez d'être servie et galantisée par les formes.--Et servirois-tu bien une fille de merite par les formes? me demanda-t-elle.--Mieux qu'homme du monde, lui dis-je, pourvu que je l'aimasse.--Que t'importe? ajouta-t-elle, pourvu que tu en fusses aimé.--Il faut que l'un et l'autre se rencontre dans une galanterie où je m'embarquerois, lui repartis-je.--Vraiment, dit-elle, si je dois juger du maître par le valet, ma maîtresse a bien choisi en monsieur de Verville, et la servante pour qui tu te radoucirois auroit grand sujet de faire l'importante.--Ce n'est pas assez de m'ouïr parler, lui dis-je, il faut aussi me voir.--Je crois, repartit-elle, qu'il ne faut ni l'un ni l'autre.»
[Note 169: ][ (retour) ] Scarron a tracé lui-même, plus d'une fois, des scènes de ce genre dans ses comédies, où il va du moins jusqu'aux injures, s'il ne va pas jusqu'aux coups. Voyez, par exemple, l'Héritier ridicule (II, 3, et V, 5).
Notre conversation ne put durer davantage, car M. de Saldagne heurtoit à grands coups à la porte de la rue, que l'on ne se hâtoit point d'ouvrir, par l'ordre de sa soeur, qui vouloit avoir le temps de gagner sa chambre. La demoiselle et la femme de chambre se retirèrent si troublées et avec tant de precipitation, qu'elles ne nous dirent pas adieu en nous mettant hors du jardin. Verville voulut que je l'accompagnasse en sa chambre aussitôt que nous fûmes arrivés au logis. Jamais je ne vis un homme plus amoureux et plus satisfait; il m'exagera l'esprit de sa maîtresse et me dit qu'il n'auroit point l'esprit content que je ne l'eusse vue. Enfin il me tint toute la nuit à me redire cent fois les mêmes choses, et je ne pus m'aller coucher qu'alors que le point du jour commença de paroître. Pour moi, j'etois fort etonné d'avoir trouvé une servante de si bonne conversation, et je vous avoue que j'eus quelque envie de sçavoir si elle etoit belle, quoique le souvenir de ma Leonore me donnât une extrême indifference pour toutes les belles filles que je voyois tous les jours dans Paris. Nous dormîmes, Verville et moi, jusqu'à midi. Il ecrivit, aussitôt qu'il fut eveillé, à mademoiselle de Saldagne, et envoya sa lettre par son valet, qui en avoit dejà porté d'autres, et qui avoit correspondance avec sa femme de chambre. Ce valet etoit Bas-Breton, d'une figure fort desagreable et d'un esprit qui l'etoit encore plus. Il me vint en l'esprit, quand je le vis partir, que, si la fille que j'avois entretenue le voyoit vilain comme il etoit et parloit un moment à lui, qu'assurement elle ne le soupçonneroit point d'être celui qui avoit accompagné Verville. Ce gros sot s'acquitta assez bien de sa commission, pour un sot. Il trouva mademoiselle de Saldagne avec sa soeur aînée, qui s'appeloit mademoiselle de Lery, à qui elle avoit fait confidence de l'amour que Verville avoit pour elle. Comme il attendoit sa reponse, M. de Saldagne fut ouï chanter sur le degré; il venoit à la chambre de ses soeurs, qui cachèrent à la hâte notre Breton dans une garde-robe. Le frère ne fut pas long-temps avec ses soeurs, et le Breton fut tiré de sa cachette. Mademoiselle de Saldagne s'enferma dans un petit cabinet pour faire reponse à Verville, et mademoiselle de Lery fit conversation avec le Breton, qui sans doute ne la divertit guère. Sa soeur, qui avoit achevé sa lettre, la delivra de notre lourdaut, le renvoyant à son maître avec un billet par lequel elle lui promettoit de l'attendre à la même heure, dans le même jardin. Aussitôt que la nuit fut venue, vous pouvez penser que Verville se tint prêt pour aller à l'assignation qu'on lui avoit donnée. Nous fûmes introduits dans le jardin, et je me vis en tête la même personne que j'avois entretenue et que j'avois trouvée si spirituelle. Elle me la parut encore plus qu'elle n'avoit fait, et je vous avoue que le son de sa voix, et la façon dont elle disoit les choses, me firent souhaiter qu'elle fût belle. Cependant elle ne pouvoit croire que je fusse le Bas-Breton qu'elle avoit vu, ni comprendre pourquoi j'avois plus d'esprit la nuit que le jour: car, le Breton nous ayant conté que l'arrivée de Saldagne dans la chambre de ses soeurs lui avoit fait grand' peur, je m'en fis honneur devant cette spirituelle servante, en lui protestant que je n'avois pas tant eu de peur pour moi que pour mademoiselle de Saldagne. Cela lui ôta tout le doute qu'elle pouvoit avoir que je ne fusse pas le valet de Verville, et je remarquai que, depuis cela, elle commença à me tenir de vrais discours de servante. Elle m'apprit que ce monsieur de Saldagne etoit un terrible homme, et que, s'etant trouvé fort jeune sans père ni mère, avec beaucoup de bien et peu de parens, il exerçoit une grande tyrannie sur ses soeurs pour les obliger à se faire religieuses, les traitant non pas seulement en père injuste, mais en mari jaloux et insupportable. Je lui allois parler à mon tour du baron d'Arques et de ses enfans, quand la porte du jardin, que nous n'avions point fermée, s'ouvrit, et nous vîmes entrer M. de Saldagne, suivi de deux laquais, dont l'un lui portoit un flambeau. Il revenoit d'un logis qui etoit au bout de la rue, dans la même ligne du sien et du nôtre, où l'on jouoit tous les jours, et où Saint-Far alloit souvent se divertir. Ils y avoient joué ce jour-là l'un et l'autre, et Saldagne, ayant perdu son argent de bonne heure, etoit rentré dans son logis par la porte de derrière, contre sa coutume, et, l'ayant trouvée ouverte, nous avoit surpris, comme je vous viens de dire. Nous etions alors tous quatre dans une allée couverte, ce qui nous donna moyen de nous derober à la vue de Saldagne et de ses gens. La demoiselle demeura dans le jardin sous pretexte de prendre le frais, et, pour rendre la chose plus vraisemblable, elle se mit à chanter, sans en avoir grande envie, comme vous pouvez penser. Cependant Verville, ayant escaladé la muraille par une treille, s'etoit jeté de l'autre côté; mais un troisième laquais de Saldagne, qui n'etoit pas encore entré, le vit sauter, et ne manqua pas de venir dire à son maître qu'il venoit de voir sauter un homme de la muraille du jardin dans la rue. En même temps on m'ouït tomber dans le jardin fort rudement, la même treille par laquelle s'etoit sauvé Verville s'etant malheureusement rompue sous moi. Le bruit de ma chute, joint au rapport du laquais, emut tous ceux qui etoient dans le jardin. Saldagne courut au bruit qu'il avoit entendu, suivi de ses trois laquais, et, voyant un homme l'epée à la main (car aussitôt que je fus relevé je m'etois mis en etat de me defendre), il m'attaqua à la tête des siens. Je lui fis bientôt voir que je n'etois pas aisé à battre. Le laquais qui portoit le flambeau s'avança plus que les autres; cela me donna moyen de voir Saldagne au visage, que je reconnus pour le même François qui m'avoit autrefois voulu assassiner dans Rome pour l'avoir empêché de faire une violence à Leonore, comme je vous ai tantôt dit. Il me reconnut aussi, et, ne doutant point que je ne fusse venu là pour lui rendre la pareille, il me cria que je ne lui echapperois pas cette fois-là. Il redoubla ses efforts, et alors je me trouvai fort pressé, outre que je m'etois quasi rompu une jambe en tombant. Je gagnai en lâchant le pied un cabinet dans lequel j'avois vu entrer la maîtresse de Verville fort eplorée. Elle ne sortit point de ce cabinet, quoique je m'y retirasse, soit qu'elle n'en eût pas le temps ou que la peur la rendît immobile. Pour moi, je me sentis augmenter le courage quand je vis que je ne pouvois être attaqué que par la porte du cabinet, qui etoit assez etroite. Je blessai Saldagne en une main et le plus opiniâtre de ses laquais en un bras, ce qui me fit donner un peu de relâche. Je n'esperois pas pourtant en echapper, m'attendant qu'à la fin on me tueroit à coups de pistolets, quand je leur aurois bien donné de la peine à coups d'épée. Mais Verville vint à mon secours. Il ne s'etoit point voulu retirer dans son logis sans moi, et, ayant ouï la rumeur et le bruit des epées, il etoit venu me tirer du peril où il m'avoit mis, ou le partager avec moi. Saldagne, avec qui il avoit dejà fait connoissance, crut qu'il le venoit secourir comme son ami et son voisin; il s'en tint fort obligé, et lui dit, en l'abordant: «Vous voyez, Monsieur, comme je suis assassiné dans mon logis!» Verville, qui connut sa pensée, lui repondit sans hesiter qu'il etoit son serviteur contre tout autre, mais qu'il n'etoit là qu'en l'intention de me servir contre qui que ce fût. Saldagne, enragé de s'être trompé, lui dit en jurant qu'il viendroit bien à bout lui seul de deux traîtres, et, en même temps, chargea Verville de furie, qui le reçut vigoureusement. Je sortis de mon cabinet pour aller joindre mon ami, et, surprenant le laquais qui portoit le flambeau, je ne le voulus pas tuer; je me contentai de lui donner un estramaçon sur la tête qui l'effraya si fort qu'il s'enfuit hors du jardin, bien avant dans la campagne, criant: «Aux voleurs!» Les autres laquais s'enfuirent aussi. Pour ce qui est de Saldagne, au même temps que la lumière du flambeau nous manqua, je le vis tomber dans une palissade, soit que Verville l'eût blessé ou par un autre accident. Nous ne jugeâmes pas à propos de le relever, mais bien de nous retirer bien vite. La soeur de Saldagne que j'avois vue dans le cabinet, et qui savoit bien que son frère etoit homme à lui faire de grandes violences, en sortit alors et vint nous prier, parlant bas et fondant toute en larmes, de l'emmener avec nous. Verville fut ravi d'avoir sa maîtresse en sa puissance. Nous trouvâmes la porte de notre jardin entr'ouverte comme nous l'avions laissée, et nous ne la fermâmes point, pour n'avoir pas la peine de l'ouvrir si nous étions obligés de sortir.
Il y avoit dans notre jardin une salle basse, peinte et fort enjolivée, où l'on mangeoit en eté et qui étoit detachée du reste de la maison. Mes jeunes maîtres et moi y faisions quelquefois des armes, et, comme c'etoit le lieu le plus agreable de la maison, le baron d'Arques, ses enfans et moi, en avions chacun une clef, afin que les valets n'y entrassent point et que les livres et les meubles qui y etoient fussent en sûreté. Ce fut là où nous mîmes notre demoiselle, qui ne pouvoit se consoler. Je lui dis que nous allions songer à sa sûreté et à la nôtre, et que nous reviendrions à elle dans un moment. Verville fut un gros quart d'heure à reveiller son valet breton, qui avoit fait la debauche. Aussitôt qu'il nous eut allumé de la chandelle, nous songeâmes quelque temps à ce que nous ferions de la soeur de Saldagne; enfin nous resolûmes de la mettre dans ma chambre, qui etoit au haut du logis et qui n'etoit frequentée que de mon valet et de moi. Nous retournâmes à la salle du jardin avec de la lumière. Verville fit un grand cri en y entrant, ce qui me surprit fort. Je n'eus pas le temps de lui demander ce qu'il avoit, car j'ouïs parler à la porte de la salle, que quelqu'un ouvrit à l'instant que j'eteignois ma chandelle. Verville demanda: «Qui va là?» Son frère Saint-Far nous repondit: «C'est moi. Que diable faites-vous ici sans chandelle à l'heure qu'il est?--Je m'entretenois avec Garigues, parceque je ne puis dormir, lui repondit Verville.--Et moi, dit Saint-Far, je ne puis dormir aussi, et viens occuper la salle à mon tour; je vous prie de m'y laisser tout seul.» Nous ne nous fîmes pas prier deux fois. Je fis sortir notre demoiselle le plus adroitement que je pus, m'etant mis entre elle et Saint-Far, qui entroit en même-temps. Je la menai dans ma chambre, sans qu'elle cessât de se desesperer, et revins trouver Verville dans la sienne, où son valet ralluma de la chandelle. Verville me dit, avec un visage affligé, qu'il falloit necessairement qu'il retournât chez Saldagne. «Et qu'en voulez-vous faire? lui dis-je; l'achever?--Ha, mon pauvre Garigues! s'écria-t-il, je suis le plus malheureux homme du monde si je ne tire mademoiselle de Saldagne d'entre les mains de son frère.--Et y est-elle encore, puis qu'elle est dans ma chambre? lui repondis-je.--Plût à Dieu que cela fût, me dit-il en soupirant.--Je crois que vous rêvez, lui repartis-je.--Je ne rêve point, reprit-il; nous avons pris la soeur aînée de mademoiselle de Saldagne pour elle.--Quoi! lui dis-je aussitôt, n'etiez-vous pas ensemble dans le jardin?--Il n'y a rien de plus assuré, me dit-il.--Pourquoi voulez-vous donc vous aller faire assommer chez son frère? lui repondis-je, puisque la soeur que vous demandez est dans ma chambre.--Ha! Garigues, s'ecria-t-il encore, je sais bien ce que j'ai vu.--Et moi aussi, lui dis-je, et, pour vous montrer que je ne me trompe point, venez voir mademoiselle de Saldagne.» Il me dit que j'etois fou, et me suivit le plus affligé homme du monde. Mais mon etonnement ne fut pas moindre que son affliction quand je vis dans ma chambre une demoiselle que je n'avois jamais vue, et qui n'etoit point celle que j'avois amenée. Verville en fut aussi etonné que moi, mais, en recompense, le plus satisfait homme du monde, car il se trouvoit avec mademoiselle de Saldagne. Il m'avoua que c'etoit lui qui s'étoit trompé; mais je ne pouvois lui repondre, ne pouvant comprendre par quel enchantement une demoiselle que j'avois toujours accompagnée s'etoit transformée en une autre, à venir de la salle du jardin à ma chambre. Je regardois attentivement la maîtresse de Verville, qui n'etoit point assûrement celle que nous avions tirée de chez Saldagne, et qui même ne lui ressembloit pas. Verville me voyant si eperdu: «Qu'as-tu donc? me dit-il. Je te confesse encore une fois que je me suis trompé.--Je le suis plus que vous si mademoiselle de Saldagne est entrée céans avec nous, lui repondis-je.--Et avec qui donc? reprit-il.--Je ne sçais, lui dis-je, ni qui le peut sçavoir, que mademoiselle même.--Je ne sçais pas aussi avec qui je suis venue, si ce n'est avec monsieur, nous dit alors mademoiselle de Saldagne, parlant de moi: car, continua-t-elle, ce n'est pas monsieur de Verville qui m'a tirée de chez mon frère; c'est un homme qui est entré chez nous un moment après que vous en êtes sorti. Je ne sais pas si les plaintes de mon frère en furent cause, ou si nos laquais, qui entrèrent en même-temps que lui, l'avoient averti de ce qui s'etoit passé. Il fit porter mon frère dans sa chambre, et, ma femme de chambre m'etant venue apprendre ce que je vous viens de dire, et qu'elle avoit remarqué que cet homme etoit de la connoissance de mon frère et de nos voisins, je l'allai attendre dans le jardin, où je le conjurai de me mener chez lui jusqu'au lendemain, que je me ferois mener chez une dame de mes amies, pour laisser passer la furie de mon frère, que je lui avouai avoir tous les sujets du monde de redouter. Cet homme m'offrit assez civilement de me conduire partout où je voudrois, et me promit de me proteger contre mon frère, même au peril de sa vie. C'est sous sa conduite que je suis venue en ce logis, où Verville, que j'ai bien connu à la voix, a parlé à ce même homme; en suite de quoi on m'a mise dans la chambre où vous me voyez.»
Ce que nous dit Mademoiselle de Saldagne ne m'eclaircit pas entièrement; mais au moins aida-t-elle beaucoup à me faire deviner à peu près de quelle façon la chose etoit arrivée. Pour Verville, il avoit eté si attentif à considerer sa maîtresse, qu'il ne l'avoit eté que fort peu à tout ce qu'elle nous dit. Il se mit à lui dire cent douceurs, sans se mettre beaucoup en peine de sçavoir par quelle voie elle etoit venue dans ma chambre. Je pris de la lumière, et, les laissant ensemble, je retournai dans la salle du jardin, pour parler à Saint-Far, quand bien il me devroit dire quelque chose de desobligeant, selon sa coutume. Mais je fus bien etonné de trouver, au lieu de lui, la même demoiselle que je savois très certainement avoir amenée de chez Saldagne. Ce qui augmenta mon etonnement, ce fut de la voir tout en desordre, comme une personne à qui on a fait une violence: sa coiffure etoit toute defaite, et le mouchoir qui lui couvroit la gorge etoit sanglant en quelques endroits, aussi bien que son visage.
«Verville, me dit-elle aussitôt qu'elle me vit paroître, ne m'approche point, si ce n'est pour me tuer; tu feras bien mieux que d'entreprendre une seconde violence. Si j'ai eu assez de force pour me defendre de la première, Dieu m'en donnera encore assez pour t'arracher les yeux, si je ne puis t'ôter la vie. C'est donc là, ajouta-t-elle en pleurant, cet amour violent que tu disois avoir pour ma soeur? Oh! que la complaisance que j'ai eue pour ses folies me coûte bon, et, quand on ne fait pas ce qu'on doit, qu'il est bien juste de souffrir les maux que l'on craint le plus! Mais que delibères-tu? me dit-elle encore, me voyant tout etonné. As-tu quelque remords de ta mauvaise action? Si cela est, je l'oublierai de bon coeur: tu es jeune, et j'ai eté trop imprudente de me fier en la discretion d'un homme de ton âge. Remets-moi donc chez mon frère, je t'en conjure; tout violent qu'il est, je le crains moins que toi, qui n'es qu'un brutal, ou plutôt un ennemi mortel de notre maison; qui n'as pu être satisfait d'une fille seduite et d'un gentilhomme assassiné, si tu n'y ajoutois un plus grand crime.»