nezilla conta son histoire avec une grâce merveilleuse. Roquebrune en fut si satisfait qu'il lui prit la main et la lui baisa par force. Elle lui dit en espagnol que l'on souffroit tout des grands seigneurs et des fous, de quoi la Rancune lui sçut fort bon gré en son ame. Le visage de cette Espagnole commençoit à se passer; mais on y voyoit encore de beaux restes; et, quand elle eût eté moins belle, son esprit l'eût rendue preferable à une plus jeune. Tous ceux qui avoient ouï son histoire demeurèrent d'accord qu'elle l'avoit rendue agreable en une langue qu'elle ne sçavoit pas encore, et dans laquelle elle etoit contrainte de mêler quelquefois de l'italien et de l'espagnol pour se bien faire entendre. L'Etoile lui dit qu'au lieu de lui faire des excuses de l'avoir tant fait parler, elle attendoit des remercîmens d'elle, pour lui avoir donné moyen de faire voir qu'elle avoir beaucoup d'esprit. Le reste de l'après-dîner se passa en conversation; le jardin fut plein de dames et des plus honnêtes gens de la ville jusqu'à l'heure du souper. On soupa à la mode du Mans, c'est-à-dire que l'on fit fort bonne chère [220], et tout le monde prit place pour entendre la comedie. Mais mademoiselle de la Caverne et sa fille ne s'y trouvèrent point. On les envoya chercher; on fut une demi-heure sans en avoir de nouvelle. Enfin on ouït une grande rumeur hors de la salle, et presque en même temps on y vit entrer la pauvre la Caverne, echevelée, le visage meurtri et sanglant, et criant comme une femme furieuse que l'on avoit enlevé sa fille. A cause des sanglots qui la suffoquoient, elle avoit tant de peine à parler qu'on en eut beaucoup à apprendre d'elle que des hommes qu'elle ne connoissoit point etoient entrés dans le jardin par une porte de derrière, comme elle repetoit son role avec sa fille; que l'un d'eux l'avoit saisie, auquel elle avoit pensé arracher les yeux, voyant que deux autres emmenoient sa fille; que cet homme l'avoit mise en l'etat où l'on la voyoit, et s'etoit remis à cheval, et ses compagnons aussi, dont l'un tenoit sa fille devant lui. Elle dit encore qu'elle les avoit suivis long-temps criant aux voleurs; mais que, n'etant ouïe de personne, elle etoit revenue demander du secours. En achevant de parler, elle se mit si fort à pleurer qu'elle fit pitié à tout le monde. Toute l'assemblée s'en emut. Le Destin monta sur un cheval sur lequel Ragotin venoit d'arriver du Mans (je ne sçais pas au vrai si c'etoit le même qui l'avoit dejà jeté par terre). Plusieurs jeunes hommes de la compagnie montèrent sur les premiers chevaux qu'ils trouvèrent, et coururent après le Destin, qui etoit dejà bien loin. La Rancune et l'Olive allèrent à pied, après ceux qui alloient à cheval. Roquebrune demeura avec l'Etoile et Inezille, qui consoloient la Caverne le mieux qu'elles pouvoient. On a trouvé à redire de ce qu'il ne suivit pas ses compagnons. Quelques uns ont cru que c'etoit par poltronnerie, et d'autres, plus indulgens, ont trouvé qu'il n'avoit pas mal fait de demeurer auprès des dames. Cependant on fut reduit dans la compagnie à danser aux chansons, le maître de la maison n'ayant point fait venir de violons, à cause de la comedie. La pauvre Caverne se trouva si mal qu'elle se coucha dans un des lits de la chambre où etoient leurs hardes. L'Etoile en eut soin comme si elle eût eté sa mère, et Inezille se montra fort officieuse. La malade pria qu'on la laissât seule, et Roquebrune mena les deux dames dans la salle où etoit la compagnie.
[Note 220: ][ (retour) ] Scarron semble parler ici d'après son expérience et ses souvenirs personnels. Il déclare également plus loin que le Maine «abonde en personnes ventrues». Avant d'aller prendre possession de son bénéfice, en 1646, ou même plus tôt, il avoit déjà résidé au Mans, chez le comte de Tessé, chez son amie et protectrice, mademoiselle d'Hautefort, et dans ses poésies il mentionne ce séjour comme un souvenir délicieux (1re légende de Bourbon). Il y avoit sans doute fait plus d'une fois la débauche. En outre, mademoiselle d'Hautefort et sa soeur, mademoiselle Descars, recevoient souvent de leurs terres du Maine des chapons excellents, dont il avoit sa part--car on le connoissoit fort gourmand, et doué d'un excellent estomac,--et dont il avoit, sans doute, le souvenir présent à l'esprit en écrivant cette phrase. V. son Epître à l'infante Descars, au sujet d'un pâté de six perdrix et deux chapons qu'elle lui avoit envoyés. Son continuateur est du même avis que lui, car il dit de Ragotin et de la Rancune: «Ils déjeunèrent à la mode du Mans, c'est-à-dire fort bien.» (3e. part., ch. 2.) La gourmandise fut regardée de tout temps comme un des péchés favoris des Manceaux, et il faut convenir que tout dans leur contrée, gibier nombreux, basses-cours renommées, fruits de toute espèce, contribuoit à la favoriser. Costar, qui résidoit au Mans, étoit recherché autant pour la réputation de ses bons dîners que pour celle de son esprit et de sa politesse. L'évêque du Mans, Philibert-Emmanuel de Lavardin, étoit également renommé pour les délices de sa table.
A peine y avoient-elles pris place qu'une des servantes de la maison vint dire à l'Etoile que la Caverne la demandoit. Elle dit au poète et à l'Espagnole qu'elle alloit revenir, et alla trouver sa compagne. Il y a apparence que, si Roquebrune fut habile homme, il profita de l'occasion, et representa ses necessités à l'agreable Inezille. Cependant, aussitôt que la Caverne vit l'Etoile, elle la pria de fermer la porte de la chambre, et de s'approcher de son lit. Aussitôt qu'elle la vit auprès d'elle, la première chose qu'elle fit, ce fut de pleurer, comme si elle n'eût fait que commencer, et de lui prendre les mains, qu'elle lui mouilla de ses larmes, pleurant et sanglotant de la plus pitoyable façon du monde. L'Etoile la voulut consoler en lui faisant esperer que sa fille seroit bientôt trouvée, puisque tant de gens etoient allés après les ravisseurs. «Je voudrois qu'elle n'en revînt jamais, lui repondit la Caverne, en pleurant encore plus fort; je voudrois qu'elle n'en revînt jamais, repeta-t-elle, et que je n'eusse qu'à la regretter; mais il faut que je la blâme, il faut que je la haïsse et que je me repente de l'avoir mise au monde. Tenez, dit-elle, donnant un papier à l'Etoile, voyez l'honnête compagne que vous aviez, et lisez dans cette lettre l'arrêt de ma mort et l'infamie de ma fille.» La Caverne se remit à pleurer, et l'Etoile lut ce que vous allez lire, si vous en voulez prendre la peine.
ous ne devez point douter de tout ce que je vous ai dit de ma bonne maison et de mon bien, puisqu'il n'y a pas apparence que je trompe par une imposture une personne à qui je ne puis me rendre recommandable que par ma sincerité. C'est par là, belle Angelique, que je vous puis meriter. Ne differez donc point de me promettre ce que je vous demande, puis que vous n'aurez à me le donner qu'alors que vous ne pourrez plus douter de ce que je suis.
Aussitôt qu'elle eut achevé de lire cette lettre, la Caverne lui demanda si elle en connoissoit l'ecriture: «Comme la mienne propre, lui dit l'Etoile: c'est de Leandre, le valet de mon frère, qui ecrit tous nos roles.--C'est le traître qui me fera mourir, lui repondit la pauvre comedienne. Voyez s'il ne s'y prend pas bien, ajouta-t-elle encore, en mettant une autre lettre du même Leandre, entre les mains de l'Etoile.» La voici mot pour mot:
l ne tiendra qu'à vous de me rendre heureux, si vous êtes encore dans la resolution où vous etiez il y a deux jours. Ce fermier de mon père qui me prête de l'argent m'a envoyé cent pistoles et deux bons chevaux: c'est plus qu'il ne nous faut pour passer en Angleterre, d'où je me trompe fort si un père qui aime son fils unique plus que sa vie ne condescend à tout ce qu'il voudra pour le faire bientôt revenir.
«Eh bien! que dites-vous de votre compagne et de votre valet, de cette fille que j'avois si bien elevée et de ce jeune homme dont nous admirions tous l'esprit et la sagesse? Ce qui m'etonne le plus, c'est qu'on ne les a jamais vus parler ensemble et que l'humeur enjouée de ma fille ne l'eût jamais fait soupçonner de pouvoir devenir amoureuse; et cependant elle l'est, ma chère l'Etoile, et si eperdûment qu'il y a plutôt de la furie que de l'amour. Je l'ai tantôt surprise qui ecrivoit à son Leandre en des façons de parler si passionnées que je ne pourrois le croire si je ne l'avois vu. Vous ne l'avez jamais ouïe parler serieusement. Ha! vraiment, elle parle bien un autre langage dans ses lettres, et, si je n'avois dechiré celle que je lui ai prise, vous m'avoueriez qu'à l'âge de seize ans elle en sçait autant que celles qui ont vieilli dans la coquetterie. Je l'avois menée dans ce petit bois où elle a eté enlevée pour lui reprocher, sans temoins, qu'elle me recompensoit mal de toutes les peines que j'ai souffertes pour elle. Je vous les apprendrai, ajouta-t-elle, et vous verrez si jamais fille a eté plus obligée à aimer sa mère.» L'Estoile ne sçavoit que repondre à de si justes plaintes, et puis il etoit bon de laisser un peu prendre cours à une si grande affliction. «Mais, reprit la Caverne, s'il aimoit tant ma fille, pourquoi assassiner sa mère [221]? Car celui de ses compagnons qui m'a saisie m'a cruellement battue, et s'est même acharné sur moi long-temps après que je ne lui faisois plus de resistance; et, si ce malheureux garçon est si riche, pourquoi enlève-t-il ma fille comme un voleur?»
[Note 221: ][ (retour) ] On a déjà vu deux ou trois fois le mot assassiner employé par Scarron dans une acception un peu plus large que celle qu'il a aujourd'hui, où il ne s'entend que des meurtres accomplis et suivis de mort. Ici il est pris en un sens plus faible encore qu'auparavant, comme on le voit par la phrase suivante. Au XVIIe siècle, en effet, cette expression s'appliquoit aussi bien aux simples tentatives d'assassinat, et même à toute espèce d'attentat d'un genre analogue. On disoit, par exemple, d'un homme moulu de coups de bâton, qu'il avoit été assassiné. C'est ainsi que Malherbe parle de ses assassins, dans ses Lettres à Peiresc (Lettre du 4 octobre 1627).
La Caverne fut encore long-temps à se plaindre, l'Estoile la consolant le mieux qu'elle pouvoit. Le maître de la maison vint voir comment elle se portoit, et pour lui dire qu'il y avoit un carrosse prêt, si elle vouloit retourner au Mans. La Caverne le pria de trouver bon qu'elle passât la nuit en sa maison, ce qu'il lui accorda de bon coeur. L'Etoile demeura pour lui tenir compagnie, et quelques dames du Mans reçurent dans leur carrosse Inezille, qui ne voulut pas être si long-temps eloignée de son mari. Roquebrune, qui n'osa honnêtement quitter les comediennes, en fut bien fâché; mais on n'a pas en ce monde tout ce que l'on désire.
ous ne devez point douter de tout ce que je vous ai dit de ma bonne maison et de mon bien, puisqu'il n'y a pas apparence que je trompe par une imposture une personne à qui je ne puis me rendre recommandable que par ma sincerité. C'est par là, belle Angelique, que je vous puis meriter. Ne differez donc point de me promettre ce que je vous demande, puis que vous n'aurez à me le donner qu'alors que vous ne pourrez plus douter de ce que je suis.
l ne tiendra qu'à vous de me rendre heureux, si vous êtes encore dans la resolution où vous etiez il y a deux jours. Ce fermier de mon père qui me prête de l'argent m'a envoyé cent pistoles et deux bons chevaux: c'est plus qu'il ne nous faut pour passer en Angleterre, d'où je me trompe fort si un père qui aime son fils unique plus que sa vie ne condescend à tout ce qu'il voudra pour le faire bientôt revenir.