CHAPITRE III.
L'Histoire de la Caverne.
es deux comediennes que nous avons laissées dans la maison où Angelique avoit eté enlevée n'avoient pas dormi davantage que le Destin. Mademoiselle de l'Etoile s'etoit mise dans le même lit que la Caverne, pour ne la laisser pas seule avec son desespoir, et pour tâcher de lui persuader de ne s'affliger pas tant qu'elle faisoit. Enfin, jugeant qu'une affliction si juste ne manquoit pas de raisons pour se defendre, elle ne les combattit plus avec les siennes; mais, pour faire diversion, elle se mit à se plaindre de sa mauvaise fortune aussi fort que sa compagne faisoit de la sienne, et ainsi l'engagea adroitement à lui conter ses aventures, d'autant plus aisement que la Caverne ne pouvoit souffrir alors que quelqu'un se dît plus malheureux qu'elle. Elle s'essuya donc les larmes qui lui mouilloient le visage en grande abondance, et, soupirant une bonne fois pour n'avoir pas si tôt à y retourner, elle commença ainsi son histoire:
Je suis née comedienne, fille d'un comedien, à qui je n'ai jamais ouï dire qu'il eût des parens d'autre profession que de la sienne. Ma mère etoit fille d'un marchand de Marseille, qui la donna à mon père en mariage pour le recompenser d'avoir exposé sa vie pour sauver la sienne qu'avoit attaquée à son avantage un officier des galères, aussi amoureux de ma mère qu'il en etoit haï. Ce fut une bonne fortune pour mon père: car on lui donna, sans qu'il la demandât, une femme jeune, belle et plus riche qu'un comedien de campagne ne la pouvoit esperer. Son beau-père fit ce qu'il put pour lui faire quitter sa profession, lui proposant et plus d'honneur et plus de profit dans celle de marchand; mais ma mère, qui etoit charmée de la comedie, empêcha mon père de la quitter. Il n'avoit point de repugnance à suivre l'avis que lui donnoit le père de sa femme, sçachant mieux qu'elle que la vie comique n'est pas si heureuse qu'elle le paroît. Mon père sortit de Marseille un peu après ses noces, emmena ma mère faire sa première campagne, qui en avoit plus grande impatience que lui, et en fit en peu de temps une excellente comedienne. Elle fut grosse dès la première année de son mariage, et accoucha de moi derrière le théâtre. J'eus un frère un an après, que j'aimois beaucoup et qui m'aimoit aussi. Notre troupe etoit composée de notre famille et de trois comediens, dont l'un etoit marié avec une comedienne qui jouoit les seconds rôles. Nous passions un jour de fête par un bourg de Perigort, et ma mère, l'autre comedienne et moi etions sur la charrette qui portoit notre bagage, et nos hommes nous escortoient à pied, quand notre petite caravane fut attaquée par sept ou huit vilains hommes, si ivres qu'ayant fait dessein de tirer en l'air un coup d'arquebuze pour nous faire peur, j'en fus toute couverte de dragées, et ma mère en fut blessée au bras. Ils saisirent mon père et deux de ses camarades, devant qu'ils se pussent mettre en defense, et les batirent cruellement. Mon frère et le plus jeune de nos comediens s'enfuirent, et depuis ce temps-là je n'ai pas ouï parler de mon frère. Les habitans du bourg se joignirent à ceux qui nous faisoient une si grande violence, et firent retourner notre charrette sur ses pas. Ils marchoient fièrement et à la hâte, comme des gens qui ont fait un grand butin et le veulent mettre en sûreté, et ils faisoient un bruit à ne s'entendre pas les uns les autres. Après une heure de chemin, ils nous firent entrer dans un château, où, aussitôt que nous fûmes entrés, nous ouïmes plusieurs personnes crier avec grande joie que les Bohemiens etoient pris. Nous reconnûmes par là qu'on nous prenoit pour ce que nous n'etions pas, et cela nous donna quelque consolation. La jument qui traînoit notre charrette tomba morte de lassitude, ayant eté trop pressée et trop battue. La comedienne à qui elle etoit, et qui la louoit à la troupe, en fit des cris aussi pitoyables que si elle eût vu mourir son mari. Ma mère en même temps s'evanouit de la douleur qu'elle sentoit en son bras, et les cris que je fis pour elle furent encore plus grands que ceux que la comedienne avoit faits pour la jument. Le bruit que nous faisions, et que faisoient les brutaux et les ivrognes qui nous avoient amenés, fit sortir d'une salle basse le seigneur du château, suivi de quatre ou cinq casaques ou manteaux rouges de fort mauvaise mine [233]. Il demanda d'abord où etoient les voleurs de Bohemiens, et nous fit grand'peur. Mais, ne voyant entre nous que des personnes blondes [234], il demanda à mon père qui il etoit, et n'eut pas plutôt appris que nous etions de malheureux comediens, qu'avec une impetuosité qui nous surprit, et jurant de la plus furieuse façon que j'aie jamais ouï jurer, il chargea à grands coups d'epée ceux qui nous avoient pris, qui disparurent en un moment, les uns blessés, les autres fort effrayés. Il fit delier mon père et ses compagnons, commanda qu'on menât les femmes dans une chambre et qu'on mît nos hardes en lieu sûr. Des servantes se presentèrent pour nous servir, et dressèrent un lit à ma mère, qui se trouvoit fort mal de la blessure de son bras. Un homme qui avoit la mine d'un maître d'hôtel nous vint faire des excuses de la part de son maître de ce qui s'etoit passé. Il nous dit que les coquins qui s'etoient si malheureusement mépris avoient eté chassés, la plupart battus ou estropiés; que l'on alloit envoyer querir un chirurgien dans le prochain bourg pour panser le bras de ma mère, et nous demanda instamment si l'on ne nous avoit rien pris, nous conseillant de faire visiter nos hardes pour sçavoir s'il y manquoit quelque chose.
[Note 233: ][ (retour) ] La casaque rouge étoit l'uniforme des archers.
[Note 234: ][ (retour) ] Les Bohémiens ont la peau cuivrée et les cheveux noirs. Tallemant raconte dans une note (Histor. de Saint-Germain Beaupré) que madame Perrochel, une fois, chez madame de Rohan, voyant des portraits, demanda de qui ils étoient. «Des princesses de Bohême, lui dit-on.--Jésus! vous m'étonnez, répondit-elle: ils sont blancs comme neige.» Elle croyoit qu'il s'agissoit de Bohémiennes. Il parle en plusieurs autres endroits de leurs cheveux noirs comme d'un caractère bien connu de cette race. (Histor. de d'Alincourt, de M. du Bellay, roi d'Yvetot.)
A l'heure du souper on nous apporta à manger dans notre chambre; le chirurgien qu'on avoit envoyé chercher arriva; ma mère fut pansée et se coucha avec une violente fièvre. Le jour suivant, le seigneur du château fit venir devant lui les comediens. Il s'informa de la santé de ma mère, et dit qu'il ne vouloit pas la laisser sortir de chez lui qu'elle ne fût guerie. Il eut la bonté de faire chercher dans les lieux d'alentour mon frère et le jeune comedien qui s'etoient sauvés; ils ne se trouvèrent point, et cela augmenta la fièvre de ma mère. On fit venir d'une petite ville prochaine un medecin et un chirurgien plus experimenté que celui qui l'avoit pansée la première fois. Et enfin les bons traitemens qu'on nous fit nous firent bientôt oublier la violence qu'on nous avoit faite.
Ce gentilhomme chez qui nous etions etoit fort riche, plus craint qu'aimé dans tout le pays, violent dans toutes ses actions comme un gouverneur de place frontière [235], et qui avoit la reputation d'être vaillant autant qu'on le pouvoit être. Il s'appeloit le baron de Sigognac. Au temps où nous sommes, il seroit pour le moins un marquis, et en ce temps-là il etoit un vrai tyran de Perigord. Une compagnie de bohemiens qui avoient logé sur ses terres avoient volé les chevaux d'un haras qu'il avoit à une lieue de son château [236], et ses gens, qu'il avoit envoyés après, s'etoient mepris à nos depens, comme je vous ai dejà dit. Ma mère se guérit parfaitement, et mon père et ses camarades, pour se montrer reconnoissans, autant que de pauvres comediens pouvoient le faire, du bon traitement qu'on leur avoit fait, offrirent de jouer la comedie dans le château tant que le baron de Sigognac l'auroit agreable. Un grand page, âgé pour le moins de vingt-quatre ans, qui devoit être sans doute le doyen des pages du royaume, et une manière de gentilhomme suivant, apprirent les rôles de mon frère et du comedien qui s'etoit enfui avec lui. Le bruit se repandit dans le pays qu'une troupe de comediens devoient representer une comedie chez le baron de Sigognac. Force noblesse perigourdine y fut conviée; et, lorsque le page sçut son rôle, qui lui fut si difficile à apprendre qu'on fut contraint d'en couper et de le reduire à deux vers, nous representâmes Roger et Bradamante, du poète Garnier [237]. L'assemblée etoit fort belle, la salle bien eclairée, le theâtre fort commode et la decoration accommodée au sujet. Nous nous efforçâmes tous de bien faire, et nous y reussîmes. Ma mère parût belle comme un ange, armée en amazone, et sortant d'une maladie qui l'avoit un peu pâlie, son teint eclata plus que toutes les lumières dont la salle etoit eclairée. Quelque grand sujet que j'aie d'être fort triste, je ne puis songer à ce jour-là que je ne rie de la plaisante façon dont le grand page s'acquitta de son rôle. Il ne faut pas que ma mauvaise humeur vous cache une chose si plaisante; peut-être que vous ne la trouverez pas telle, mais je vous assure qu'elle fit bien rire toute la compagnie et que j'en ai bien ri depuis, soit qu'il y eût veritablement de quoi en rire, ou que je sois de celles qui rient de peu de chose. Il jouoit le page du vieil duc Aymon, et n'avoit que deux vers à reciter en toute la pièce: c'est alors que ce vieillard s'emporte terriblement contre sa fille Bradamante de ce qu'elle ne veut point epouser le fils de l'empereur [238], etant amoureuse de Roger. Le page dit à son maître: