Cette mauvaise rime surprit tout le monde. Le comedien qui faisoit le personnage d'Aymon s'en eclata de rire et ne put plus representer un vieillard en colère. Toute l'assistance n'en rit pas moins; et pour moi, qui avois la tête passée dans l'ouverture de la tapisserie pour voir le monde et pour me faire voir, je pensai me laisser choir à force de rire. Le maître de la maison, qui etoit de ces melancoliques qui ne rient que rarement et ne rient pas pour peu de chose, trouva tant de quoi rire dans le defaut de memoire de son page et dans sa mauvaise manière de reciter des vers qu'il pensa crever à force de se contraindre à garder un peu de gravité; mais enfin il falloit rire aussi fort que les autres, et ses gens nous avouèrent qu'ils ne lui en avoient jamais vu tant faire. Et, comme il s'etoit acquis une grande autorité dans le pays, il n'y eut personne de la compagnie qui ne rit autant ou plus que lui, ou par complaisance ou de bon courage.
«J'ai grand'peur, ajouta alors la Caverne, d'avoir fait ici comme ceux qui disent: «Je m'en vais vous faire un conte qui vous fera mourir de rire», et qui ne tiennent pas leur parole: car j'avoue que je vous ai fait trop de fête de celui de mon page.--Non, lui repondit l'Etoile, je l'ai trouvé tel que vous me l'aviez fait esperer. Il est bien vrai que la chose peut avoir paru plus plaisante à ceux qui la virent qu'elle ne le sera à ceux à qui on en fera le recit, la mauvaise action du page servant beaucoup à la rendre telle, outre que le temps, le lieu et la pente naturelle que nous avons à nous laisser aller au rire des autres peuvent lui avoir donné des avantages qu'elle n'a pu avoir depuis.»
La Caverne ne fit pas davantage d'excuses pour son conte, et, reprenant son histoire où elle l'avoit laissée: Après, continua-t-elle, que les acteurs et les auditeurs eurent ri de toutes les forces de leur faculté risible, le baron de Sigognac voulut que son page reparût sur le theatre pour y reparer sa faute, ou plutôt pour faire rire encore la compagnie; mais le page, le plus grand brutal que j'aie jamais vu, n'en voulut rien faire, quelque commandement que lui fît un des plus rudes maîtres du monde. Il prit la chose comme il etoit capable de la prendre, c'est-à-dire fort mal; et son deplaisir, qui ne devoit être que très leger, s'il eût eté raisonnable, nous causa depuis le plus grand malheur qui nous pouvoit arriver. Notre comedie eut l'applaudissement de toute l'assemblée. La farce divertit encore plus que la comedie, comme il arrive d'ordinaire partout ailleurs hors de Paris [240]. Le baron de Sigognac et les autres gentilshommes ses voisins y prirent tant de plaisir qu'ils eurent envie de nous voir jouer encore; chaque gentilhomme se cotisa pour les comediens, selon qu'il eut l'ame liberale; le baron se cotisa le premier pour montrer l'exemple aux autres, et la comedie fut annoncée pour la premiere fête. Nous jouâmes un mois durant devant cette noblesse perigourdine, regalés à l'envi des hommes et des femmes, et même la troupe en profita de quelques habits demi-usés. Le baron nous faisoit manger à sa table; ses gens nous servoient avec empressement et nous disoient souvent qu'ils nous etoient obligés de la bonne humeur de leur maître, qu'ils trouvoient tout changé depuis que la comedie l'avoit humanisé. Le page seul nous regardoit comme ceux qui l'avoient perdu d'honneur, et le vers qu'il avoit corrompu et que tout le monde de la maison, jusqu'au moindre marmiton, lui recitoit à toute heure, lui etoit, toutes les fois qu'il en etoit persecuté, un cruel coup de poignard, dont enfin il resolut de se venger sur quelqu'un de notre troupe. Un jour que le baron de Sigognac avoit fait une assemblée de ses voisins et de ses paysans pour delivrer ses bois d'une grande quantité de loups qui s'y etoient adonnés, et dont le pays etoit fort incommodé, mon père et ses camarades y portèrent chacun une arquebuse, comme firent aussi tous les domestiques du baron. Le mechant page en fut aussi, et, croyant avoir trouvé l'occasion qu'il cherchoit d'executer le mauvais dessein qu'il avoit contre nous, il ne vit pas plutôt mon père et ses camarades separés des autres, qui rechargeoient leurs arquebuses et s'entrefournissoient l'un à l'autre de la poudre et du plomb, qu'il leur tira la sienne de derriere un arbre et perça mon malheureux père de deux balles. Ses compagnons, bien empêchés à le soutenir, ne songèrent point d'abord à courir après cet assassin, qui s'enfuit et depuis quitta le pays. A deux jours de là, mon père mourut de sa blessure. Ma mère en pensa mourir de deplaisir, en retomba malade, et j'en fus affligée autant qu'une fille de mon âge le pouvoit être. La maladie de ma mère tirant en longueur, les comediens et les comediennes de notre troupe prirent congé du baron de Sigognac et allèrent quelque part ailleurs chercher à se remettre dans une autre troupe. Ma mère fut malade plus de deux mois, et enfin elle se guerit, après avoir reçu du baron de Sigognac des marques de generosité et de bonté qui ne s'accordoient pas avec la reputation qu'il avoit dans le pays d'être le plus grand tyran qui se soit jamais fait craindre dans un pays où la plupart des gentilshommes se mêlent de l'être. Ses valets, qui l'avoient toujours vu sans humanité et sans civilité, etoient etonnés de le voir vivre avec nous de la manière la plus obligeante du monde. On eût pu croire qu'il etoit amoureux de ma mère; mais il ne parloit presque point à elle et n'entroit jamais dans notre chambre, où il nous faisoit servir à manger depuis la mort de mon père. Il est bien vrai qu'il envoyoit souvent sçavoir de ses nouvelles. On ne laissa pas d'en medire dans le pays, ce que nous sçûmes depuis. Mais ma mère, ne pouvant demeurer plus longtemps avec bienseance dans le château d'un homme de cette condition-là, avoit dejà songé à en sortir et avoit fait dessein de se retirer à Marseille chez son père. Elle le fit donc sçavoir au baron de Sigognac, le remercia de tous les bienfaits que nous en avions reçus, et le pria d'ajouter à toutes les obligations qu'elle lui avoit dejà celle de lui faire avoir des montures pour elle et pour moi jusqu'à je ne sçais quelle ville, et une charrette pour porter notre petit bagage, qu'elle vouloit tâcher de vendre au premier marchand qu'elle trouveroit, si peu qu'on lui en voulût donner. Le baron parut fort surpris du dessein de ma mère, et elle ne fut pas peu surprise de n'avoir pu tirer de lui ni un consentement ni un refus.
[Note 240: ][ (retour) ] L'usage étoit, à l'époque où se passe l'histoire de la Caverne, d'accompagner les grandes pièces d'une farce pour varier l'amusement; cette coutume se perdit un peu plus tard, au moins à Paris. «Aujourd'hui la farce est comme abolie», dit Scarron lui-même (2e part., ch. 8). Quand Molière vint s'établir à Paris avec sa troupe, en 1658, l'hôtel de Bourgogne y avoit complétement renoncé, et ce fut lui qui la rétablit d'abord devant le roi, puis pour le public. (Grimarest, Vie de Molière.--Préf. des oeuv. de Molière, éd. 1682.) Mais cet usage subsista encore quelque temps en province, où, d'ailleurs, la plupart des acteurs réussissoient beaucoup mieux dans la farce que dans la comédie, comme ceux que Fléchier vit à Clermont pendant les grands jours, «qui estropioient Corneille, dit-il, mais qui représentoient assez bien le burlesque.»
Le jour d'après, le curé d'une des paroisses dont il etoit seigneur nous vint voir dans notre chambre. Il etoit accompagné de sa nièce, une bonne et agreable fille avec qui j'avois fait une grande connoissance. Nous laissâmes son oncle et ma mère ensemble et allâmes nous promener dans le jardin du château. Le curé fut long-temps en conversation avec ma mère et ne la quitta qu'à l'heure du souper. Je la trouvai fort rêveuse; je lui demandai deux ou trois fois ce qu'elle avoit, sans qu'elle me repondît. Je la vis pleurer, et je me mis à pleurer aussi. Enfin, après m'avoir fait fermer la porte de la chambre, elle me dit, pleurant encore plus fort qu'elle n'avoit fait, que ce curé lui avoit appris que le baron de Sigognac etoit eperdument amoureux d'elle, et lui avoit de plus assuré qu'il l'estimoit si fort qu'il n'avoit jamais osé lui dire ou lui faire dire qu'il l'aimât qu'en même temps il ne lui offrît de l'epouser. En achevant de parler, ses soupirs et ses sanglots la pensèrent suffoquer. Je lui demandai encore une fois ce qu'elle avoit. «Quoi! ma fille! me dit-elle, ne vous en ai-je pas assez dit, pour vous faire voir que je suis la plus malheureuse personne du monde?» Je lui dis que ce n'etoit pas un si grand malheur à une comedienne que de devenir femme de condition. «Ha! pauvre petite, me dit-elle, que tu parles bien comme une jeune fille sans experience! S'il trompe ce bon curé pour me tromper, ajouta-t-elle; s'il n'a pas dessein de m'epouser comme il me le veut faire accroire, quelles violences ne dois-je pas craindre d'un homme tout à fait esclave de ses passions! S'il veut veritablement m'epouser et que j'y consente, quelle misère dans le monde approchera de la mienne quand sa fantaisie sera passée, et combien pourra-t-il me haïr s'il se repent un jour de m'avoir aimée! Non, non, ma fille, la bonne fortune ne me vient pas chercher comme tu penses; mais un effroyable malheur, après m'avoir ôté un mari qui m'aimoit et que j'aimois, m'en veut donner un par force qui peut-être me haïra et m'obligera à le haïr.» Son affliction, que je trouvois sans raison, augmenta si fort sa violence qu'elle pensa etouffer pendant que je lui aidai à se deshabiller. Je la consolois du mieux que je pouvois, et je me servois contre son deplaisir de toutes les raisons dont une fille de mon âge etoit capable, n'oubliant pas à lui dire que la manière obligeante et respectueuse dont le moins caressant de tous les hommes avoit toujours vecu avec nous me sembloit de bon presage, et surtout le peu de hardiesse qu'il avoit eue à declarer sa passion à une femme d'une profession qui n'inspire pas toujours le respect. Ma mère me laissa dire tout ce que je voulus, se mit au lit fort affligée et s'y affligea toute la nuit au lieu de dormir. Je voulus resister au sommeil; mais il fallut se rendre, et je dormis autant qu'elle dormit peu. Elle se leva de bonne heure, et quand je m'eveillai je la trouvai habillée et assez tranquille. J'etois bien en peine de sçavoir quelle résolution elle avoit prise: car, pour vous dire la verité, je flattois mon imagination de la future grandeur où j'esperois de voir arriver ma mère si le baron de Sigognac parloit selon ses veritables sentimens, et si ma mère pouvoit reduire les siens à lui accorder ce qu'il vouloit obtenir d'elle. La pensée d'ouïr appeler ma mère madame la baronne occupoit agreablement mon esprit, et l'ambition s'emparoit peu à peu de ma jeune tête.
La Caverne contoit ainsi son histoire, et l'Etoile l'ecoutoit attentivement, quand elles ouïrent marcher dans leur chambre, ce qui leur sembla d'autant plus etrange qu'elles se souvenoient fort bien d'avoir fermé leur porte au verrou. Cependant elles entendoient toujours marcher. Elles demandèrent qui etoit là. On ne leur repondit rien, et un moment après la Caverne vit au pied du lit, qui n'etoit point fermé, la figure d'une personne qu'elle ouït soupirer, et qui, s'appuyant sur le pied du lit, lui pressa les pieds. Elle se leva à demi pour voir de plus près ce qui commençoit à lui faire peur, et, resolue à lui parler, elle avança la tête dans la chambre, et ne vit plus rien. La moindre compagnie donne quelquefois de l'assurance, mais quelquefois aussi la peur ne diminue pas pour être partagée. La Caverne s'effraya de n'avoir rien vu, et l'Etoile s'effraya de ce que la Caverne s'effrayoit. Elles s'enfoncèrent dans leur lit, se couvrirent la tête de leur couverture et se serrèrent l'une contre l'autre, ayant grand'peur, et ne s'osant presque parler. Enfin la Caverne dit à l'Etoile que sa pauvre fille etoit morte et que c'etoit son âme qui etoit venue soupirer auprès d'elle. L'Etoile alloit peut-être lui repondre, quand elles entendirent encore marcher dans la chambre. L'Etoile s'enfonça encore plus avant dans le lit qu'elle n'avoit fait, et la Caverne, devenue plus hardie par la pensée qu'elle avoit que c'etoit l'ame de sa fille, se leva encore sur son lit comme elle avoit fait, et, voyant encore paroître la même figure qui soupiroit encore et s'appuyoit sur ses pieds, elle avança la main et en toucha une fort velue qui lui fit faire un cri effroyable et la fit tomber sur le lit à la renverse. Dans le même temps elles ouïrent aboyer dans leur chambre, comme quand un chien a peur la nuit de ce qu'il rencontre. La Caverne fut encore assez hardie pour regarder ce que c'etoit, et alors elle vit un grand levrier qui aboyoit contre elle. Elle le menaça d'une voix forte, et il s'enfuit en aboyant vers un coin de la chambre, où il disparut. La courageuse comedienne sortit hors du lit, et, à la clarté de la lune qui perçoit les fenetres, elle decouvrit, au coin de la chambre où le fantôme levrier avoit disparu, une petite porte d'un petit escalier derobé. Il lui fut aisé de juger que c'etoit un levrier de la maison qui etoit entré par là dans leur chambre. Il avoit eu envie de se coucher sur leur lit, et, ne l'osant faire sans le consentement de ceux qui y etoient couchés, avoit soupiré en chien, et s'etoit appuyé des jambes de devant sur le lit, qui etoit haut sur les siennes, comme sont tous les lits à l'antique, et s'etoit caché dessous quand la Caverne avança la tête dans la chambre la première fois. Elle n'ôta pas d'abord à l'Etoile la croyance qu'elle avoit que c'etoit un esprit, et fut long-temps à lui faire comprendre que c'etoit un levrier. Tout affligée qu'elle etoit, elle railla sa compagne de sa poltronnerie, et remit la fin de son histoire à quelque autre temps que le sommeil ne leur seroit pas si necessaire qu'il leur etoit alors. La pointe du jour commençoit à paroître; elles s'endormirent, et se levèrent sur les dix heures, qu'on les vint avertir que le carrosse qui les devoit mener au Mans etoit prêt de partir quand elles voudroient.
CHAPITRE IV.
Le Destin trouve Leandre.