[Note 242: ][ (retour) ] On peut lire dans une foule d'écrivains du temps le récit des prouesses en ce genre de messieurs les écoliers. Sorel, dans Francion (liv. 4, etc.), nous parle au long et au large de leur turbulence, et Tristan nous raconte, dans le Page disgracié, une lutte terrible aux environs de Bordeaux entre les écoliers de la ville et des paysans, dont vingt ou vingt-cinq restèrent morts sur le carreau, sans compter les blessés (ch. 38 et 39). Souvent même ils se faisoient tire-laines pendant la nuit, quoiqu'il ne faille pas croire aveuglément à tout ce qu'on en rapporte: car, dit l'auteur des Caquets de l'accouchée, «une infinité de vagabonds et de courreurs..., pillent, voilent, destroussent..., et, qui pis est, ils empruntent le nom des escoliers et font semblant d'estre de leur cabale» (p. 70, éd. Foumier, chez Jannet).--Quoi qu'il en soit, les armes offensives, et en particulier les épées et les pistolets, furent sévèrement interdites aux écoliers par le règlement général pour la police de Paris du 30 mars 1635, qui avoit déjà été précédé d'autres ordonnances particulières dans le même sens en 1604, 1619, 1621 et 1623. On prit contre eux de nouvelles mesures encore plus rigoureuses, qui montrent combien ils étoient dangereux pour la sûreté publique: ainsi il leur fut fait défense, sous peine de la prison, de vaguer par les rues passé cinq heures du soir en hiver et neuf heures en été.

[Note 243: ][ (retour) ] Petite ville d'Anjou, à quatre lieues d'Angers et à deux et demie de La Flèche.

Je ne perdrai point le temps à vous redire tout ce que deux jeunes personnes qui s'entr'aiment se sont pu dire toutes les fois qu'elles se sont trouvées ensemble, vous le sçavez assez par vous-même; je vous dirai seulement que mademoiselle de la Caverne, se doutant de notre intelligence, ou plutôt n'en doutant plus, defendit à sa fille de me parler; que sa fille ne lui obeït pas, et que, l'ayant surprise qui m'ecrivoit, elle la traita si cruellement, et en public et en particulier, que je n'eus pas depuis grande peine à la faire resoudre de se laisser enlever. Je ne crains point de vous l'avouer, vous connoissant genereux autant qu'on le peut être, et amoureux pour le moins autant que moi. Le Destin rougit à ces dernières paroles de Leandre, qui continua son discours et dit au Destin qu'il n'avoit quitté la compagnie que pour s'aller mettre en etat d'executer son dessein; qu'un fermier de son père lui avoit promis de lui donner de l'argent, et qu'il esperoit encore d'en recevoir à Saint-Malo du fils d'un marchand de qui l'amitié lui etoit assurée, et qui etoit depuis peu maître de son bien par la mort de ses parents. Il ajouta que par le moyen de son ami il esperoit de passer facilement en Angleterre, et là de faire sa paix avec son père sans exposer à sa colère mademoiselle Angelique, contre laquelle, vraisemblablement, aussi bien que contre sa mère, il auroit exercé toutes sortes d'actes d'hostilité, avec tout l'avantage qu'un homme riche et de condition peut avoir sur deux pauvres comediennes. Le Destin fit avouer à Leandre qu'à cause de sa jeunesse et de sa condition son père n'auroit pas manqué d'accuser de rapt mademoiselle de la Caverne; il ne tâcha point de lui faire oublier son amour, sçachant bien que les personnes qui aiment ne sont pas capables de croire d'autres conseils que ceux de leur passion et sont plus à plaindre qu'à blâmer; mais il desapprouva fort le dessein qu'il avoit de se sauver en Angleterre, et lui representa ce qu'on pourroit s'imaginer de deux jeunes personnes ensemble qui seroient dans un pays etranger, les fatigues et les hasards d'un voyage par mer, la difficulté de recouvrer de l'argent s'il leur arrivoit d'en manquer, et enfin les entreprises que feroient faire sur eux et la beauté de mademoiselle Angelique et la jeunesse de l'un et de l'autre. Leandre ne defendit point une mauvaise cause; il demanda encore une fois pardon au Destin de s'être si long-temps caché de lui, et le Destin lui promit qu'il se serviroit de tout le pouvoir qu'il croyoit avoir sur l'esprit de mademoiselle de la Caverne pour le lui rendre favorable. Il lui dit encore que, s'il etoit tout à fait resolu à n'avoir jamais d'autre femme que mademoiselle Angelique, il ne devoit point quitter la troupe. Il lui representa que cependant son père pouvoit mourir, ou sa passion se ralentir, ou peut-être se passer. Leandre s'ecria là-dessus que cela n'arriveroit jamais. «Eh bien donc! dit le Destin, de peur que cela n'arrive à votre maîtresse, ne la perdez point de vue, faites la comedie avec nous; vous n'êtes pas le seul qui la ferez et qui pourriez faire quelque chose de meilleur. Ecrivez à votre père, faites-lui croire que vous êtes à la guerre, et tâchez d'en tirer de l'argent [244]. Cependant je vivrai avec vous comme avec un frère, et tâcherai par là de vous faire oublier les mauvais traitements que vous pouvez avoir reçus de moi tandis que je n'ai pas connu ce que vous étiez.» Leandre se fût jeté à ses pieds si la douleur que les coups qu'il avoit reçus lui faisoient sentir par tout son corps lui eût permis de le faire. Il le remercia au moins en des termes si obligeans, et lui fit des protestations d'amitié si tendres, qu'il en fut aimé dès ce temps-là autant qu'un honnête homme le peut être d'un autre. Ils parlèrent ensuite de chercher mademoiselle Angelique; mais une grande rumeur qu'ils entendirent interrompit leur conversation et fit descendre le Destin dans la cuisine de l'hôtellerie, où il se passoit ce que vous allez voir dans le suivant chapitre.

[Note 244: ][ (retour) ] C'étoient là des expédients reçus même dans la bonne société, et dont on ne songeoit pas à se scandaliser beaucoup, comme le prouvent les Historiettes de Tallemant et les comédies de Molière.


CHAPITRE VI.

Combat à coups de poings. Mort de l'hôte et autres
choses memorables.

eux hommes, l'un vêtu de noir comme un magister de village, et l'autre de gris, qui avoit bien la mine d'un sergent [245], se tenoient aux cheveux et à la barbe et s'entredonnoient de temps en temps des coups de poings d'une très cruelle manière. L'un et l'autre etoient ce que leurs habits et leur mine vouloient qu'ils fussent. Le vêtu de noir, magister de village, etoit frère du curé, et le vêtu de gris, sergent du même village, etoit frère de l'hôte. Cet hôte etoit alors dans une chambre à côté de la cuisine prêt à rendre l'ame, d'une fièvre chaude qui lui avoit si fort troublé l'esprit qu'il s'etoit cassé la tête contre une muraille; et sa blessure, jointe à sa fièvre, l'avoit mis si bas qu'alors que sa frenesie le quitta, il se vit contraint de quitter la vie, qu'il regrettoit peut-être moins que son argent mal acquis. Il avoit porté les armes long-temps, et etoit enfin revenu dans son village chargé d'ans et de si peu de probité qu'on pouvoit dire qu'il en avoit encore moins que d'argent, quoiqu'il fût extrêmement pauvre. Mais, comme les femmes se prennent souvent par où elles devroient moins se laisser prendre, ses cheveux de drille [246] plus longs que ceux des autres paysans du village, ses sermens à la soldate, une plume herissée qu'il mettoit les fêtes [247], quand il ne pleuvoit point, et une epée rouillée qui lui battoit de vieilles bottes, encore qu'il n'eût point de cheval, tout cela donna dans la vue d'une vieille veuve qui tenoit hôtellerie. Elle avoit eté recherchée par les plus riches fermiers du pays, non tant pour sa beauté que pour le bien qu'elle avoit amassé avec son defunt mari à vendre bien cher et à faire mauvaise mesure de vin et d'avoine. Elle avoit constamment resisté à tous ses pretendans; mais enfin un vieil soldat avoit triomphé d'une vieille hôtesse. Le visage de cette nymphe tavernière etoit le plus petit, et son ventre etoit le plus grand du Maine, quoique cette province abonde en personnes ventrues. Je laisse aux naturalistes le soin d'en chercher la raison, aussi bien que de la graisse des chapons du pays. Pour revenir à cette grosse petite femme, qu'il me semble que je vois toutes les fois que j'y songe, elle se maria avec son soldat sans en parler à ses parens, et, après avoir achevé de vieillir avec lui et bien souffert aussi, elle eut le plaisir de le voir mourir la tête cassée, ce qu'elle attribuoit à un juste jugement de Dieu, parcequ'il avoit souvent joué à casser la sienne. Quand le Destin entra dans la cuisine de l'hôtellerie, cette hôtesse et sa servante aidoient au vieil curé du bourg à separer les combattans, qui s'etoient cramponnés comme deux vaisseaux; mais les menaces du Destin et l'autorité avec laquelle il parla achevèrent ce que les exhortations du bon pasteur n'avoient pu faire, et les deux mortels ennemis se separèrent crachant la moitié de leurs dents sanglantes, saignant du nez, et le menton et la tête pelés. Le curé etoit honnête homme et sçavoit bien son monde. Il remercia le Destin fort civilement, et le Destin, pour lui faire plaisir, fit embrasser en bonne amitié ceux qui un moment auparavant ne s'embrassoient que pour s'etrangler. Pendant l'accommodement, l'hôte acheva son obscure destinée, sans en avertir ses amis; tellement qu'on trouva qu'il n'y avoit plus qu'à l'ensevelir, quand on entra dans sa chambre après que la paix fut conclue. Le curé fit des prières sur le mort, et les fit bonnes, car il les fit courtes. Son vicaire le vint relayer, et cependant la veuve s'avisa de hurler, et le fit avec beaucoup d'ostentation et de vanité. Le frère du mort fit semblant d'être triste ou le fut veritablement, et les valets et servantes s'en acquittèrent presque aussi bien que lui. Le curé suivit le Destin dans sa chambre, lui faisant des offres de service. Il en fit autant à Leandre, et ils le retinrent à manger avec eux. Le Destin, qui n'avoit pas mangé de tout le jour et avoit fait beaucoup d'exercice, mangea très avidement. Leandre se reput d'amoureuses pensées plus que de viandes, et le curé parla plus qu'il ne mangea; il leur fit cent contes plaisans de l'avarice du defunt, et leur apprit les plaisans differens que cette passion dominante lui avoit fait avoir, tant avec sa femme qu'avec ses voisins. Il leur fit le recit entre autres d'un voyage qu'il avoit fait à Laval avec sa femme, au retour duquel, le cheval qui les portoit tous deux s'etant déferré de deux pieds, et, qui pis est, les fers s'etant perdus, il laissa sa femme tenant son cheval par la bride au pied d'un arbre, et retourna jusqu'à Laval, cherchant exactement ses fers partout où il crut avoir passé; mais il perdit sa peine, tandis que sa femme pensa perdre patience à l'attendre: car il etoit retourné sur ses pas de deux grandes lieues, et elle commençoit d'en être en peine quand elle le vit revenir les pieds nus, tenant ses bottes et ses chausses dans ses mains. Elle s'etonna fort de cette nouveauté; mais elle n'osa lui en demander la raison, tant, à force d'obeir à la guerre, il s'etoit rendu capable de bien commander dans sa maison. Elle n'osa pas même repartir, quand il la fit dechausser aussi, ni lui en demander le sujet. Elle se douta seulement que ce pouvoit être par devotion. Il fit prendre à sa femme son cheval par la bride, marchant derrière pour le hâter, et ainsi l'homme et la femme sans chaussure, et le cheval déferré de deux pieds, après avoir bien souffert, gagnèrent la maison bien avant dans la nuit, les uns et les autres fort las, et l'hôte et l'hôtesse ayant les pieds si ecorchés qu'ils furent près de quinze jours sans pouvoir presque marcher. Jamais il ne se sceut si bon gré de quelque autre chose qu'il eût faite; et, quand il y songeoit, il disoit en riant à sa femme que, s'ils ne se fussent dechaussés en revenant de Laval, ils en eussent eu pour deux paires de souliers, outre deux fers d'un cheval. Le Destin et Leandre ne s'emurent pas beaucoup du conte que le curé leur donnoit pour bon, soit qu'ils ne le trouvassent pas si plaisant qu'il leur avoit dit, ou qu'ils ne fussent pas alors en humeur de rire. Le curé, qui etoit grand parleur, n'en voulut pas demeurer là, et, s'adressant au Destin, lui dit que ce qu'il venoit d'entendre ne valoit pas ce qu'il avoit encore à lui dire de la belle manière dont le defunt s'etoit preparé à la mort. «Il y a quatre ou cinq jours, ajouta-t-il, qu'il sçait bien qu'il n'en peut échapper. Il ne s'est jamais plus tourmenté de son menage; il a eu regret à tous les oeufs frais qu'il a mangés pendant sa maladie. Il a voulu sçavoir à quoi monteroit son enterrement, et même l'a voulu marchander avec moi le jour que je l'ai confessé [248]. Enfin, pour achever comme il avoit commencé, deux heures devant que de mourir, il ordonna devant moi à sa femme de l'ensevelir dans un certain vieil drap de sa connoissance qui avoit plus de cent trous. Sa femme lui representa qu'il y seroit fort mal enseveli; il s'opiniâtra à n'en vouloir point d'autre. Sa femme ne pouvoit y consentir, et, parcequ'elle le voyoit en etat de ne la pouvoir battre, elle soutint son opinion plus vigoureusement qu'elle n'avoit jamais fait avec lui, sans pourtant sortir du respect qu'une honnête femme doit à un mari, fâcheux ou non. Elle lui demanda enfin comment il pourroit paroître dans la vallée de Josaphat, un mechant drap tout troué sur les épaules, et en quel equipage il pensoit ressusciter. Le malade s'en mit en colère, et, jurant comme il avoit accoutumé en sa santé: «Eh morbleu! vilaine, s'ecria-t-il, je ne veux point ressusciter.» J'eus autant de peine à m'empêcher de rire qu'à lui faire comprendre qu'il avoit offensé Dieu, se mettant en colère, et plus encore par ce qu'il avoit dit à sa femme, qui etoit en quelque façon une impiété. Il en fit un acte de contrition tel quel, et encore lui fallut-il donner parole qu'il ne seroit point enseveli dans un autre drap que celui qu'il avoit choisi. Mon frère, qui s'etoit eclaté de rire quand il avoit renoncé si hautement et si clairement à sa resurrection, ne pouvoit s'empêcher d'en rire encore toutes les fois qu'il y songeoit. Le frère du defunt s'en etoit formalisé, et, de paroles en paroles, mon frère et lui, tous deux aussi brutaux l'un que l'autre, s'etoient entre-harpés après s'être donné mille coups de poings, et se battroient peut-être encore si on ne les avoit separés. Le curé acheva ainsi sa relation, adressant sa parole au Destin, parceque Leandre ne lui donnoit pas grande attention. Il prit congé des comediens, après leur avoir encore offert son service, et le Destin tâcha de consoler l'affligé Leandre, lui donnant les meilleures esperances dont il se put aviser. Tout brisé qu'etoit le pauvre garçon, il regardoit de temps en temps par la fenêtre pour voir si son valet ne venoit point, comme s'il en eût dû venir plus tôt. Mais, quand on attend quelqu'un avec impatience, les plus sages sont assez sots pour regarder souvent du côté qu'il doit venir. Et je finirai par là mon sixième chapitre.