[Note 266: ][ (retour) ] Cette modestie dont parle Scarron se remarque en effet dans plusieurs femmes célèbres du temps, qui donnèrent au public les productions de leur esprit, mais sans les signer de leurs noms et sous le couvert de tel ou tel écrivain de profession. Telles furent mademoiselle de Scudéry, madame de La Fayette, mademoiselle de Montpensier, etc. Mais étoit-ce bien modestie de la part de la grande Mademoiselle?
[Note 267: ][ (retour) ] Bussy, qui devoit s'y connoître, a donné, dans une de ses lettres à Corbinelli (6 mars 1679), une définition de ce qu'on entendoit au XVIIe siècle par ce mot d'honnête homme, qui se rencontre si souvent dans le Roman comique: «L'honnête homme, dit-il, est un homme poli et qui sçait vivre.» Mais il faut bien saisir la signification et l'étendue du mot poli, qui comprenoit l'instruction, l'éducation, d'un homme fait aux belles manières et à la bonne société, en un mot l'humanitas et l'urbanitas des Latins. Cf. La Bruyère, Des jugements, et les Loix de la galanterie, dont l'auteur définit l'honnête homme «un vrai galant».
CHAPITRE IX.
Autre disgrace de Ragotin.
a Rancune et Ragotin couchèrent ensemble; pour l'Olive, il passa une partie de la nuit à recoudre son habit, qui s'étoit decousu en plusieurs endroits quand il s'etoit harpé avec le colère Ragotin. Ceux qui ont connu particulierement ce petit Manceau ont remarqué que toutes les fois qu'il avoit à se gourmer contre quelqu'un, ce qui lui arrivoit souvent, il avoit toujours decousu ou dechiré les habits de son ennemi, en tout ou en partie. C'etoit son coup sûr, et qui eût eu à faire contre lui à coups de poings en combat assigné, eût pu defendre son habit comme on defend le visage en faisant des armes. La Rancune lui demanda, en se couchant, s'il se trouvoit mal, parcequ'il avoit fort mauvais visage; Ragotin lui dit qu'il ne s'etoit jamais mieux porté. Ils ne furent pas long-temps à s'endormir, et bien en prit à Ragotin de ce que la Rancune respecta la bonne compagnie qui etoit arrivée dans l'hôtellerie et n'en voulut pas troubler le repos; sans cela le petit homme eût mal passé la nuit. L'Olive cependant travailloit à son habit, et après y avoir fait tout ce qu'il y avoit à faire, il prit les habits de Ragotin, et aussi adroitement qu'auroit fait un tailleur il en etrecit le pourpoint et les chausses, et les remit en leur place, et ayant passé la plus grande partie de la nuit à coudre et à decoudre, se coucha dans le lit où dormoient Ragotin et la Rancune.
On se leva de bonne heure, comme on fait toujours dans les hôtelleries, où le bruit commence avec le jour. La Rancune dit encore à Ragotin qu'il avoit mauvais visage; l'Olive lui dit la même chose. Il commença de le croire, et, trouvant en même temps son habit trop etroit de plus de quatre doigts, il ne douta plus qu'il n'eût enflé d'autant dans le peu de temps qu'il avoit dormi, et s'effraya fort d'une enflure si subite [268]. La Rancune et l'Olive lui exageroient toujours son mauvais visage, et le Destin et Leandre, qu'ils avoient avertis de la tromperie, lui dirent aussi qu'il etoit fort changé. Le pauvre Ragotin en avoit la larme à l'oeil; le Destin ne put s'empêcher d'en sourire, dont il se fâcha bien fort. Il alla dans la cuisine de l'hôtellerie, où tout le monde lui dit ce que lui avoient dit les comediens, même les gens du carrosse, qui, ayant une grande traite à faire, s'etoient levés de bonne heure. Ils firent dejeuner les comediens avec eux, et tout le monde but à la santé de Ragotin malade, qui, au lieu de leur en faire civilité, s'en alla grondant contre eux et fort desolé chez le chirurgien du bourg, à qui il rendit compte de son enflure. Le chirurgien discourut de la cause et de l'effet de son mal, qu'il connoissoit aussi peu que l'algèbre, et lui parla un quart d'heure durant en termes de son art, qui n'etoient non plus à propos au sujet que s'il lui eût parlé du prêtre Jean [269]. Ragotin s'en impatienta, et lui demanda, jurant Dieu admirablement bien pour un petit homme, s'il n'avoit autre chose à lui dire. Le chirurgien vouloit encore raisonner; Ragotin le voulut battre, et l'eût fait s'il ne se fût humilié devant ce colère malade, à qui il tira trois palettes de sang et lui ventouza les épaules, vaille que vaille. La cure venoit d'être achevée quand Leandre vint dire à Ragotin que, s'il lui vouloit promettre de ne se fâcher point, il lui apprendroit une mechanceté qu'on lui avoit faite. Il promit plus que Leandre ne voulut, et jura sur sa damnation eternelle de tenir tout ce qu'il promettoit. Leandre dit qu'il vouloit avoir des temoins de son serment, et le remena dans l'hôtellerie, où, en la presence de tout ce qu'il y avoit de maîtres et de valets, il le fit jurer de nouveau, et lui apprit qu'on lui avoit etreci ses habits. Ragotin d'abord en rougit de honte, et puis, pâlissant de colère, il alloit enfreindre son horrible serment, quand sept ou huit personnes se mirent à lui faire des remontrances à la fois, avec tant de vehemence, que, bien qu'il jurât de toute sa force, on n'en entendit rien. Il cessa de parler, mais les autres ne cessèrent pas de lui crier aux oreilles, et le firent si long-temps que le pauvre homme en pensa perdre l'ouïe. Enfin, il s'en tira mieux qu'on ne pensoit, et se mit à chanter de toute sa force les premières chansons qui lui vinrent à la bouche, ce qui changea le grand bruit de voix confuses en de grands eclats de risées, qui passèrent des maîtres aux valets, et du lieu où se passa l'action dans tous les endroits de l'hôtellerie, où differents sujets attiroient differentes personnes.
[Note 268: ][ (retour) ] Tallemant nous apprend qu'une des malices favorites de la marquise de Rambouillet envers les habitués de son hôtel étoit de leur jouer le même tour que l'Olive et la Rancune jouent ici à Ragotin. On étrécit une nuit tous les pourpoints du comte de Guiche; puis, le lendemain, on lui fit croire qu'il étoit enflé pour avoir trop mangé de champignons la veille au soir, et, comme Ragotin, il crut à une maladie sérieuse, jusqu'à ce qu'on lui eût découvert la vérité. (Histor. de la marq. de Rambouillet.) C'étoit peut-être aux traditions du lieu que Scarron avoit emprunté cette plaisanterie, souvent répétée depuis, et que Paul de Kock s'est bien gardé de négliger dans ses romans.