erville et le Destin se rendirent compte de tout ce qu'ils ignoroient des affaires de l'un et de l'autre. Verville lui dit des merveilles de la brutalité de son frère Saint-Far et de la vertu de sa femme à la souffrir; il exagera la felicité dont il jouissoit en possedant la sienne, et lui apprit des nouvelles du baron d'Arques et de M. de Saint-Sauveur. Le Destin lui conta toutes ses aventures sans lui rien cacher, et Verville lui avoua que Saldagne etoit dans le pays, toujours un fort malhonnête homme et fort dangereux, et lui promit, si mademoiselle de l'Etoile etoit entre ses mains, de faire tout son possible pour le decouvrir, et de servir le Destin et de sa personne et de tous ses amis en tout ce qu'il en auroit affaire pour la delivrer. «Il n'a point d'autre retraite dans le pays, lui dit Verville, que chez mon père et chez je ne sçais quel gentilhomme qui ne vaut pas mieux que lui, et qui n'est pas maître en sa maison, etant cadet des cadets. Il faut qu'il nous revienne voir s'il demeure dans la province; mon père et nous le souffrons à cause de l'alliance; Saint-Far ne l'aime plus, quelque rapport qu'il y ait entre eux. Je suis donc d'avis que vous veniez demain avec moi; je sçais où je vous mettrai; vous n'y serez vu que de ceux que vous voudrez voir, et cependant je ferai observer Saldagne, et on l'eclairera de si près qu'il ne fera rien que nous ne le sçachions.» Le Destin trouva beaucoup de raison dans le conseil que lui donnoit son ami, et resolut de le suivre. Verville retourna souper avec le seigneur du bourg, vieil homme, son parent, et dont il pensoit heriter, et le Destin mangea ce qu'il trouva dans son hôtellerie et se coucha de bonne heure pour ne faire pas attendre Verville, qui faisoit etat de partir de grand matin pour retourner chez son père.
Ils partirent à l'heure arrêtée, et, durant trois lieues qu'ils firent ensemble, s'entr'apprirent plusieurs particularités qu'ils n'avoient pas eu le temps de se dire. Verville mit le Destin chez un valet qu'il avoit marié dans le bourg, et qui y avoit une petite maison fort commode, à cinq cents pas du château du baron d'Arques. Il donna ordre qu'il y fût secretement, et lui promit de le revenir trouver bientôt. Il n'y avoit pas plus de deux heures que Verville l'avoit quitté quand il le vint retrouver, et lui dit en l'abordant qu'il avoit bien des choses à lui dire. Le Destin pâlit et s'affligea par avance, et Verville, par avance, lui fit esperer un remède au malheur qu'il lui alloit apprendre. «En mettant pied à terre, lui dit-il, j'ai trouvé Saldagne, que l'on portoit à quatre dans une chambre basse. Son cheval s'est abattu sous lui à une lieue d'ici et l'a tout brisé; il m'a dit qu'il avoit à me parler, et m'a prié de le venir trouver dans sa chambre aussitôt qu'un chirurgien qui etoit present auroit vu sa jambe, qui est fort foulée de sa chute. Lorsque nous avons eté seuls: «Il faut, m'a-t-il dit, que je vous revèle toujours mes fautes, encore que vous soyez le moins indulgent de mes censeurs et que votre sagesse fasse toujours peur à ma folie. Ensuite de cela il m'a avoué qu'il avoit enlevé une comedienne [274] dont il avoit eté toute sa vie amoureux, et qu'il me conteroit des particularités de cet enlevement qui me surprendroient. Il m'a dit que ce gentilhomme que je vous ai dit être de ses amis ne lui avoit pu trouver de retraite en toute la province, et avoit eté obligé de le quitter et d'emmener avec lui les hommes qu'il lui avoit fournis pour le servir dans son entreprise, à cause qu'un de ses frères, qui se mêloit de faire des convois de faux sel, etoit guetté par les archers des gabelles et avoit besoin de ses amis pour se mettre à couvert. Tellement, m'a-t-il dit, que, n'osant paroître dans la moindre ville, à cause que mon affaire a fait grand bruit, je suis venu ici avec ma proie. J'ai prié ma soeur, votre femme, de la retirer dans son appartement, loin de la vue du baron d'Arques, dont je redoute la severité, et je vous conjure, puisque je ne la puis garder ceans, et que je n'ai que deux valets, les plus sots du monde, de me prêter le vôtre pour la conduire avec les miens jusqu'en la terre que j'ai en Bretagne, où je me ferai porter aussitôt que je pourrai monter à cheval. Il m'a demandé si je ne lui pourrois point donner quelques hommes, outre mon valet: car, tout étourdi qu'il est, il voit bien qu'il est bien difficile à trois hommes de mener loin une fille enlevée sans son consentement. Pour moi, je lui ai fait la chose fort aisée, ce qu'il a cru bientôt, comme les fous espèrent facilement. Ses valets ne vous connaissent point, le mien est fort habile et m'est fort fidèle. Je lui ferai dire à Saldagne qu'il aura avec lui un homme de resolution de ses amis, ce sera vous; votre maîtresse en sera avertie, et cette nuit, qu'ils font etat de faire grande traite à la clarté de la lune, elle se feindra malade au premier village. Il faudra s'arrêter; mon valet tâchera d'enivrer les hommes de Saldagne, ce qui est fort aisé; il vous facilitera les moyens de vous sauver avec la demoiselle, et, faisant accroire aux deux ivrognes que vous êtes dejà allé après, il les menera par un chemin contraire au vôtre.»
[Note 274: ][ (retour) ] Il y a beaucoup d'enlèvements soit dans le Roman comique proprement dit, soit dans les histoires subsidiaires qui y sont intercalées. On aimeroît à voir dans les premiers une satire ou une parodie comme Sorel en a fait en passant dans Le Berger extravagant (liv. II), s'ils n'étoient racontés si sérieusement; mais il faut simplement y voir une influence des romans héroïques à laquelle n'ont pas su se dérober Scarron et son continuateur. Dans le Cyrus, Mandane est enlevée quatre fois, et par quatre amoureux différents, ou même huit fois, suivant Boileau. Aussi Minos s'écrie-t-il: «Voilà une beauté qui a passé par bien des mains!» (Hér. de rom.). Et, dans Le Parnasse réformé, Guéret, se ressouvenant de cet abus des enlèvements, prononce cet arrêt: «Déclarons que nous ne reconnoissons pas pour héroïnes toutes les femmes qui auront eté enlevées plus d'une fois.» (Art. 19.) Sarrazin a fait une ballade pour chanter la mode des enlèvements par amour. Il faut dire que les chroniqueurs du XVIIe siècle justifient sur ce point les romanciers du reproche d'invraisemblance.
Le Destin trouva beaucoup de vraisemblance en ce que lui proposa Verville, dont le valet, qu'il avoit envoyé querir, entra à l'heure même dans la chambre. Ils concertèrent ensemble ce qu'ils avoient à faire. Verville fut enfermé le reste du jour avec le Destin, ayant peine à le quitter après une si longue absence, qui possible devoit être bientôt suivie d'une autre plus longue encore. Il est vrai que le Destin espera de voir Verville à Bourbon, où il devoit aller, et où le Destin lui promit de faire aller sa troupe.
La nuit vint. Le Destin se trouva au lieu assigné avec le valet de Verville; les deux valets de Saldagne n'y manquèrent pas, et Verville lui-même leur mit entre les mains mademoiselle de l'Etoile. Figurez-vous la joie de deux jeunes amans, qui s'aimoient autant qu'on se peut aimer, et la violence qu'ils se firent à ne se parler point. A demi-lieue de là, l'Etoile commença de se plaindre; on l'exhorta d'avoir courage jusqu'à un bourg distant de deux lieues, où l'on lui fit esperer qu'elle se reposeroit. Elle feignit que son mal augmentoit toujours. Le valet de Verville et le Destin en faisoient fort les empêchés pour preparer les valets de Saldagne à ne trouver pas etrange que l'on s'arrêtât si près du lieu d'où ils etoient partis. Enfin on arriva dans le bourg, et on demanda à loger dans l'hôtellerie, qui heureusement se trouva pleine d'hôtes et de buveurs. Mademoiselle de l'Etoile fit encore mieux la malade à la chandelle qu'elle ne l'avoit fait dans l'obscurité. Elle se coucha tout habillée et pria qu'on la laissât reposer seulement une heure, et dit qu'après cela elle croyoit pouvoir monter à cheval. Les valets de Saldagne, de francs ivrognes, laissèrent tout faire au valet de Verville, qui etoit chargé des ordres de leur maître, et s'attachèrent bientôt à quatre ou cinq paysans, ivrognes aussi grands qu'eux. Les uns et les autres se mirent à boire sans songer à tout le reste du monde. Le valet de Verville de temps en temps buvoit un coup avec eux pour les mettre en train, et, sous prétexte d'aller voir comment se portoit la malade pour partir le plus tôt qu'elle le pourroit, il l'alla faire remonter à cheval, et le Destin aussi, qu'il informa du chemin qu'il devoit prendre. Il retourna à ses buveurs, leur dit qu'il avoit trouvé leur demoiselle endormie, et que c'etoit signe qu'elle seroit bientôt en etat de monter à cheval. Il leur dit aussi que le Destin s'etoit jeté sur un lit, et puis se mit à boire et à porter des santés aux deux valets de Saldagne, qui avoient dejà la leur fort endommagée. Ils burent avec excès, s'enivrèrent de même et ne purent jamais se lever de table. On les porta dans une grange, car ils eussent gâté les lits où on les eût couchés. Le valet de Verville fit l'ivrogne, et, ayant dormi jusqu'au jour, reveilla brusquement les valets de Saldagne, leur disant d'un visage fort affligé que leur demoiselle s'etoit sauvée, qu'il avoit fait partir après son camarade, et qu'il falloit monter à cheval et se separer pour ne la manquer pas. Il fut plus d'une heure à leur faire comprendre ce qu'il leur disoit, et je crois que leur ivresse dura plus de huit jours. Comme toute l'hôtellerie s'etoit enivrée cette nuit-là, jusqu'à l'hôtesse et aux servantes, on ne songea seulement pas à s'informer ce qu'etoient devenus le Destin et sa demoiselle, et même je crois que l'on ne se souvint non plus d'eux que si on ne les eût jamais vus.
Cependant que tant de gens cuvent leur vin, que le valet de Verville fait l'inquieté et presse les valets de Saldagne de partir, et que ces deux ivrognes ne s'en hâtent pas davantage, le Destin gagne pays avec sa chère mademoiselle de l'Etoile, ravi de joie de l'avoir retrouvée et ne doutant point que le valet de Verville n'eût fait prendre à ceux de Saldagne un chemin contraire au sien. La lune etoit alors fort claire, et ils etoient dans un grand chemin aisé à suivre et qui les conduisoit à un village où nous les allons faire arriver dans le suivant chapitre.
CHAPITRE XIII.
Mechante action du sieur de la Rappinière.