Nulla fugæ ratio, nulla spes, omnia muta,
Omnia sunt deserta, ostentant omnia letum[73].

Cependant, une douceur secrète lui restait au fond du cœur: celle de se savoir aimée! Lorenzo avait tout bravé pour la voir, et avait tout risqué pour lui sauver l’honneur! Rassurée, dès le lendemain, sur le sort de son amant qu’elle savait hors de danger, Beata trouvait dans le souvenir de cette nuit mémorable un charme qu’elle ne pouvait définir! Elle pardonnait au chevalier Sarti jusqu’à ses propositions téméraires, jusqu’au baiser qu’il lui avait imprimé insolemment sur ses lèvres endormies, tant la femme est indulgente pour tout ce qui lui révèle le désir de la posséder! Son âme naïve et vierge de tout grossier désir avait conservé comme un frémissement plein de volupté de l’étreinte où l’avait tenue, pour la première fois, celui qui avait grandi à ses côtés comme un frère adoré. Accoudée sur le balcon et la tête entre ses mains, il lui semblait entendre encore la voix de Lorenzo lui racontant l’épopée divine de l’amour, évoquant de son imagination, nourrie de la lecture des poëtes et des philosophes, les rêves d’or du genre humain, et lui apprenant à lire dans le grand livre des cieux, où les âmes bienheureuses chantent les louanges du souverain maître de la vie et de la mort. «Ces fictions de la fantaisie inspirée, ces images de béatitude venant illuminer les ténèbres d’une nature imparfaite et misérable, ne seraient-elles pas, en effet, des pressentiments d’un monde mystérieux promis à nos désirs infinis et se dévoilant chaque jour davantage à nos faibles regards?» se disait Beata d’après Lorenzo, dont toutes les paroles lui étaient restées gravées dans l’esprit. C’est ainsi qu’avec son sens si droit, plus apte à bien juger les choses et les rapports de la vie qu’à s’élever dans les régions des poétiques chimères, Beata était pourtant conduite, par le sentiment, jusqu’au seuil de problèmes redoutables. Puis, retombant de ces visions célestes mais éphémères dans la triste réalité de sa position, elle rapportait de son ravissement le besoin d’un aliment plus solide pour son cœur affligé. Elle se prit alors d’un goût plus prononcé pour les cérémonies de l’Église et les pratiques de la religion, qui n’avaient été pour elle jusqu’ici que des objets d’une pieuse et noble distraction, et, lisant les livres saints non plus à la lumière sèche de l’esprit, selon la belle expression d’un saint personnage, mais à la clarté de l’âme, Beata se sentit pénétrée, peu à peu, d’une force et d’une onction dont les effets lui étaient inconnus. Elle priait, chantait des hymnes, mêlait ses soupirs à la grande douleur de tous, et, remontant la chaîne des promesses sanctionnées par le divin sacrifice, elle fut étonnée de retrouver au bout de ses aspirations un monde idéal aussi beau, mieux défini et plus consolant que celui qu’elle avait entrevu dans le mirage de l’amour.

Un jour de solitude et de recueillement, où Beata, pour mieux confondre sa vie intérieure avec celle de Lorenzo, parcourait d’un œil distrait le poëte de l’enfer et du paradis, son attention fut arrêtée par ces trois vers qu’elle n’avait pas encore remarqués:

O voi ch’avete gl’intelletti sani,
Mirate la dottrina che s’ascande
Setto, ’l velame delli versi strani[74]!

O vous qui avez l’esprit sain, admirez la doctrine qui se cache sous le voile de ces vers étranges!

Surprise d’abord par le sens mystérieux qui se dérobe, en effet, sous l’image transparente de la poésie, Beata se sentit comme éblouie par une clarté subite! Il lui semblait qu’un voile était tombé de ses yeux et que, pour la première fois, elle comprenait le sens attaché aux belles créations de l’esprit humain. Beata aurait pu s’écrier alors, avec un philosophe non moins sublime que le poëte catholique: «Où a passé l’amour, l’intelligence n’a que faire[75].» Ce travail intérieur de la conscience, cette condensation, dirons-nous, des aspirations du sentiment en une croyance plus ferme et plus pratique, se fit avec le calme et la mesure qui étaient les traits distinctifs du caractère de Beata; mais elle sortit de cette épreuve lente et laborieuse avec une résolution dont on verra bientôt les suites.

Le chevalier Sarti avait déjà fait plusieurs tentatives infructueuses pour revoir Beata et pénétrer de nouveau dans le palais de son père; courant les théâtres, les églises et les casinos, il n’avait pu réussir à la rencontrer nulle part. Il avait été plusieurs fois à Murano dans l’espoir qu’un heureux hasard y conduirait aussi la noble gentildonna. Il passait des nuits entières sous son balcon à épier le moindre signe d’intelligence, et toujours son attente avait été frustrée. Il lui écrivit alors, mais ses lettres restèrent toutes sans réponse. Dans cette cruelle situation, Lorenzo, ne sachant quel parti prendre, passait tour à tour de l’abattement à la colère, du désespoir à l’indignation. Tantôt il voulait aller se jeter aux pieds du sénateur, implorer son pardon et renoncer à la folle ambition de posséder la main de Beata, pour avoir le bonheur de la voir et de passer humblement ses jours à côté d’elle; tantôt il s’abandonnait aux pensées les plus téméraires, il allait jusqu’à concevoir un projet d’enlèvement.

L’abbé Zamaria, qui était venu le voir clandestinement et qui avait toujours pour lui la même affection, ne l’avait point encouragé à suivre la première impulsion; il lui avait fait comprendre que le sénateur Zeno n’était pas homme à revenir d’une détermination qu’il avait prise. «Tu ferais mieux, mon cher enfant, lui dit-il d’un ton sérieux et paternel, d’aller passer quelque temps auprès de ta mère et de te livrer entièrement à l’étude de ton art. Dans les conjonctures difficiles où se trouve la république, il pourrait t’arriver un malheur plus grand et qui serait, peut-être, irréparable.» Ces dernières paroles de l’abbé Zamaria, que Lorenzo avait trouvé, d’ailleurs, moins expansif qu’autrefois et comme attristé lui-même de l’état général des esprits, le confirmèrent dans l’opinion que Zorzi lui avait dit la vérité sur le danger dont il était menacé de la part du sénateur. Alors, ne voyant d’autre moyen de sortir de la position qu’on lui avait faite que la protection de ses nouveaux amis, il se jeta résolûment dans leurs bras. Il s’abandonna sans contrainte à l’attrait de ses illusions, à la fougue de son âge et de son caractère, où les idées de transformation politique et d’ambition personnelle étaient confusément mêlées dans une vague aspiration de vie nouvelle, d’amour et de poésie. Son imagination ardente, surexcitée par les événements et la passion sincère et profonde qu’il nourrissait pour la fille du sénateur, déploya ses voiles à tous les vents de l’horizon. Il vit plusieurs fois Zorzi et Villetard, qui flattèrent sa vanité en paraissant attacher un grand prix à son adhésion au parti de la France, fortifié chaque jour de nouveaux prosélytes. On lui fit espérer, non sans quelque raison de probabilité, que le sénateur Zeno serait bientôt dans l’impuissance de lui nuire, et qu’alors le chevalier Sarti aurait le pouvoir de réaliser le plus cher de ses vœux.

C’est que Venise se remplissait de plus en plus de bruit, de trouble et de terreur. Cerné par les armées ennemies, voyant son territoire envahi, ses provinces de terre ferme agitées par les novateurs, et quelques-unes prêtes à s’insurger contre la cité souveraine et la domination du patriciat, le gouvernement de la sérénissime Seigneurie était acculé dans le labyrinthe de ses ruses diplomatiques. Il croyait toujours pouvoir échapper à la nécessité de faire la guerre, dont il subissait déjà tous les inconvénients, par un coup du sort ou quelque stratagème de politique ténébreuse. Pouvant avoir de l’or, des soldats et un général digne de ce nom pour se défendre, il laissait tomber de ses mains débiles ces précieux instruments de l’indépendance nationale, pour se livrer à des intrigues de cabinet. La bataille de Castiglione, donnée le 5 août 1796, aux portes de la république, vint accroître les perplexités de la Seigneurie et encourager l’audace des partisans de la France. Le nom de Bonaparte commençait à circuler dans les classes populaires et à exciter la haine des uns, l’enthousiasme des autres, la curiosité de tous. Le chevalier Sarti, surtout, se prit d’une grande admiration pour le héros de la démocratie française, sur lequel Villetard lui avait donné des renseignements qui étaient encore peu connus à une époque où la figure épique du général républicain ne faisait que se dégager du fond merveilleux des événements contemporains.

«C’est l’homme des temps nouveaux, s’écria un jour le chevalier au milieu d’un groupe de jeunes gens qui l’écoutaient avec déférence, c’est l’incarnation puissante de la révolution française qui, selon de saintes prophéties, doit faire le tour du monde. Comme Achille, dans l’âge héroïque, et comme Alexandre, au sein de la Grèce florissante, Bonaparte est fils de la chair et de l’idée divine du progrès dont il est le bras séculier. Il vient aussi de l’Occident au pays de l’aurore propager, avec son épée, les germes d’une civilisation plus humaine. Tandis que nos vieillards, «assis au-dessus des portes de Scées, babillent comme des cigales sur la cime d’un arbre[76] les Grecs envahissent la plaine lumineuse qui touche à nos rivages, et menacent de pénétrer jusqu’à nos lagunes, dernier refuge de la race de Priam. Eussent-ils d’ailleurs un Hector pour les défendre, nos illustres patriciens devront livrer la beauté suprême qui est le sujet de la lutte, et qui s’appelle aujourd’hui la liberté de l’esprit humain. Car,