—Tu en parles bien à ton aise, chère Tognina, et tu ignores les difficultés de ma position. La fille d’un sénateur de Venise appartient d’abord à la république, et puis à sa famille, qui en disposent selon les intérêts de l’État ou les convenances de la société. Tu es cent fois plus libre que moi, et il y a des jours où j’envie le sort de Teresa, ma camériste, qui peut, du moins, suivre les inspirations de son cœur.

—On dirait, à t’entendre, que Lorenzo a pénétré fort avant dans le tien, répliqua Tognina avec malice. Après tout, où serait le mal que tu fusses touchée par les qualités d’un jeune homme que tu as élevé et qui a répondu à tes espérances? Tu n’as guère que quatre ans de plus que lui, et on surmonte bien des difficultés quand on aime, témoin l’histoire de la fameuse Bianca Capello.»

Sans répondre directement à cette dernière observation, qui touchait à la plus vive de ses préoccupations, Beata feignit de prendre le change et détourna la conversation sur un autre sujet. Les jeunes amies les plus intimes ne se laissent pas ravir sans défense le mot suprême qui résume leurs plus chères pensées, et ce n’est que par distraction ou par le besoin qu’elles éprouvent de se voir encouragées dans leurs sentiments qu’elles trahissent leur secret. Beata surtout était d’une grande réserve, et l’idée qu’elle avait de sa dignité la rendait très-circonspecte dans ses paroles. Après un instant de silence que Tognina se garda bien d’interrompre, Beata, entraînée malgré elle vers le sujet qui remplissait son cœur, ajouta négligemment:

«J’ai eu hier un long entretien avec mon oncle, dont tu sais l’affection pour Lorenzo.

—Eh bien! que t’a dit le saint abbé?

—Qu’il était temps de s’occuper de l’avenir de ce jeune homme, et qu’on ferait bien de l’envoyer à l’université de Padoue y terminer ses études. «Nous allons partir pour Venise, lui ai-je répondu, et là, nous prendrons un parti définitif.—Que ce soit le plus tôt possible, ma nièce,» a-t-il dit en m’étreignant doucement la main.»

Quelques jours après ce dialogue significatif, dont Lorenzo n’avait pu saisir que quelques mots sans suite, il y eut grande réception à la villa Cadolce. La famille Grimani était venue rendre visite au sénateur Zeno, et Guadagni se trouvait au nombre des invités. Le célèbre virtuose pouvait avoir alors soixante et quelques années. Après avoir parcouru l’Europe, après avoir visité successivement Paris, Londres, Lisbonne, Vienne, Munich, Berlin et les principales villes de l’Italie, en excitant partout la plus vive admiration, Gaetano Guadigni, qui était né à Lodi vers 1725, était venu se fixer à Padoue en 1777, où il s’était fait admettre parmi les chanteurs de la chapelle, et où il devait mourir en 1797. Sa voix, qui avait eu jadis le caractère et l’étendue d’un mezzo soprano d’une douceur extrême, avait perdu quelques notes dans le registre supérieur; mais l’âge avait épuré son goût, et sa grande manière de dire le récitatif et de chanter les morceaux expressifs en faisait encore le premier virtuose de son temps. On allait à Padoue tout exprès pour l’entendre, et il se montrait aussi facile au désir des dilettanti qu’il était magnifique dans l’usage qu’il faisait de sa grande fortune. Guadagni avait connu les plus illustres compositeurs du XVIIIe siècle. Il avait connu Haendel lors de son premier voyage en Angleterre, en 1749, et ce maître lui avait confié une partie dans l’exécution de ses deux grands oratorios, le Messie et Samson. Il avait eu aussi des relations avec Piccini, qui avait composé pour lui plusieurs opéras, et surtout avec Gluck, dont le mâle et vigoureux génie sut trouver des chants pleins de tendresse pour la voix exceptionnelle et le talent extraordinaire de son virtuose de prédilection. Doué d’une belle figure, comédien assez distingué pour avoir mérité les éloges de Garrick, qui lui donna même des conseils, musicien excellent, puisqu’il s’était composé plusieurs scènes qu’il intercalait souvent dans les opéras qui lui étaient confiés, Guadagni avait un caractère irascible, et il était quelquefois d’une insolence extrême envers les impressarii et les pauvres compositeurs sans renommée dont il daignait chanter la musique. Piccini, malgré l’extrême douceur de son caractère, sut imposer à Guadagni sa volonté, et jamais il ne lui permit de changer une note aux rôles qu’il lui confiait. Quant à Gluck, qui préludait déjà à la grande révolution qu’il devait opérer dans le drame lyrique, il n’était pas homme à souffrir qu’un chanteur osât modifier la pensée dont il était l’interprète.

D’une taille moyenne, chargé d’embonpoint comme l’étaient presque tous les sopranistes après la première jeunesse, Guadagni, avec son teint de cire jaune, sa poitrine grasse et son cou enfoncé dans les épaules, avait un peu l’air d’une vieille marquise. Il tenait toujours à la main une magnifique tabatière d’or, enrichie de diamants, qu’il roulait entre ses doigts et qu’il montrait avec complaisance. C’était un cadeau du grand Frédéric, et le plus riche qu’eût jamais fait ce roi, aussi économe que mélomane. Guadagni avait eu l’honneur de chanter devant lui à Potsdam en 1776. Il était fort curieux à entendre quand il se mettait à parler des grands personnages qu’il avait approchés, et ses jugements sur les compositeurs, les artistes célèbres de son temps, étaient d’une parfaite justesse.

«De tous les maîtres que j’ai connus dans ma longue carrière, disait-il à l’abbé Zamaria, qui le harcelait de questions, les deux plus illustres ont été Haendel et Gluck. Allemands tous les deux, ils avaient dans le physique, dans le caractère, aussi bien que dans le génie, de nombreux traits de ressemblance. Grand et fort comme un Turc, Haendel avait une figure pleine de noblesse et un caractère d’une violence extraordinaire. Il ne fallait pas lui résister, ni se permettre le moindre changement à sa musique, si on ne voulait pas avoir avec lui de terribles discussions. Un jour il faillit jeter la Cuzzoni par la fenêtre, et sa lutte avec le célèbre Senesino a partagé la haute société de Londres en deux camps ennemis. Pour moi, je n’ai eu avec ce grand musicien que de très-bons rapports. Appelé à Londres pour chanter dans ses deux magnifiques oratorios, le Messie et Samson, dont je n’oublierai jamais l’effet prodigieux, je me suis acquitté de ma tâche à la grande satisfaction du maître, qui me dit un jour avec la rude familiarité qui lui était propre: «A la bonne heure, voilà comment il faut dire ma musique! Tu n’es pas un asino d’orecchiante, toi; tu connais la composition, et tu comprends qu’on ne chante pas un morceau d’un style sévère et religieux comme un air de Bononcini, avec le sourire sur les lèvres et la bouche en cœur.» J’avoue cependant, ajouta Guadagni, que je n’aimais pas beaucoup à chanter les airs et les duos de Haendel, qui manquent de charme et qui sont constamment écrits, je parle des duos, dans un style fugué, où l’expression des paroles n’est qu’un prétexte à la science des imitations; mais ses récitatifs, et particulièrement ses chœurs, sont admirables, et je n’oublierai jamais l’émotion que me fit éprouver le Messie, lorsque j’entendis pour la première fois, au théâtre de Covent-Garden, ce chef-d’œuvre qui a été composé dans l’espace de vingt-quatre jours!