Il serait assez difficile de dire ce qu’il y avait de vrai dans cette petite scène de sentiment jouée par la Vicentina, qui depuis longtemps avait jeté sur Lorenzo un regard de convoitise. Ce jeune homme qui s’épanouissait avec bonheur au souffle de la vie, et qui semblait impatient d’aborder des rivages inconnus, avait d’abord excité la curiosité et puis l’intérêt de la brillante prima donna, qui, venue en plein vent ainsi qu’un arbre abandonné, n’avait point fleuri à l’heure désirée. Flétrie par des passions séniles qui avaient dévoré son enfance, peut-être n’avait-elle pas encore ressenti cette secousse intérieure qui soulève des montagnes et comble des abîmes. Lorenzo était probablement pour la Vicentina ce qu’elle avait été elle-même pour les artisans de sa fortune, une fleur matinale dont on aime à respirer le premier parfum. Mais, si le cœur de la femme est une énigme qui défie la sagacité de l’observateur le moins crédule, qu’est-ce donc que celui d’une cantatrice adulée qui peut, comme Jupiter, faire trembler l’Olympe d’un coup de sa prunelle? Où s’arrête la fiction dans ces monstres charmants, et quel est le point imperceptible
Ove le due nature son consorti[23],
où le caprice des sens vient se mêler au sentiment de l’âme? Ce n’est pas Lorenzo qui était en état de résoudre un problème si difficile, et si la Vicentina avait réellement arrangé cette scène pour s’emparer de l’imagination de notre adolescent, il faut avouer qu’elle en avait admirablement combiné les épisodes.
«Fiorilla, s’écria la Vicentina à sa camériste, la gondole est-elle prête?
—Oh! signora, il y a plus d’un quart d’heure que Tonio et Giuseppe sont là à vous attendre, répondit une voix argentine en ouvrant la porte du boudoir.
—Puisqu’il en est ainsi, répliqua la prima donna, nous pouvons partir.»
Elle prit un masque qui était sur sa toilette au milieu de cahiers de musique et de plusieurs éventails, et descendit légèrement l’escalier de marbre au bas duquel était amarrée la gondole. Les barcaroles s’empressèrent d’ouvrir la petite porte par où l’on pénètre à reculons dans cette conque de Vénus, conchiglia di Venere; et après avoir fait entrer Lorenzo, comme pour s’assurer de sa proie: «A Murano, dit la Vicentina aux barcaroles, all’orto di San Stefano, au jardin de Saint-Stephan.»
La porte refermée et les deux barcaroles ayant pris leur place, l’un à la proue, et l’autre à la poupe, la gondole s’éloigna rapidement. On était au mois de juin. Après le carnaval et avant que la saison de villégiature ne fût arrivée, la société vénitienne avait l’habitude de se répandre au dehors, et d’aller rompre le jeûne de la pénitence vers l’une de ces petites îles qui l’entourent et qui parsèment le golfe Adriatique comme autant de bosquets enchantés. Murano, à deux lieues au couchant de Venise, était le rendez-vous préféré par la bonne compagnie. C’est dans cette île célèbre par ses verreries connues de toute l’Europe, où il y avait un grand nombre de couvents, de casinos, de jardins et de joyeuses académies, que les grands seigneurs avaient leurs maisons de plaisance, avant que la république eût mis le pied sur la terre ferme et fait la conquête de Padoue, au commencement du XIVe siècle. Murano était considéré comme le berceau de la civilisation vénitienne. Les Vivarini y avaient fondé les premières écoles de peinture, et Paul Véronèse, Tintoretto, Bassan et beaucoup d’autres, y ont laissé de nombreux témoignages de leur génie. Après avoir traversé le petit canal de’ Mendicanti, la gondole voguait en pleine mer par une de ces journées où il semble que la nature ait conscience de la vie qui la pénètre, et nous invite à partager son bonheur. Le soleil radieux n’avait pas encore assez de force pour incommoder de sa chaleur, et ses rayons, attiédis par des brises chargées d’aromes printaniers, glissaient sur les vagues en les colorant de mille reflets. Quelques oiseaux voltigeaient à l’horizon d’azur; des algues marines, des fragments d’herbes et de fleurs qui décelaient le passage récent des fruttaioli, ou marchands de fruits, qui tous les matins venaient des îles approvisionner la capitale, flottaient çà et là sur la cime des flots amers, comme si l’aurore les eût laissés tomber par mégarde du haut des cieux. Assis mollement près de la Vicentina, qui le couvait du regard, Lorenzo parut inquiet et comme troublé de la situation où il se voyait pour la première fois. Ne sachant trop que dire, respirant à peine, il cherchait à démêler dans la confusion de ses idées la cause du léger malaise qu’il éprouvait. La Vicentina, qui lisait plus clairement dans ses yeux que Lorenzo ne lisait dans son propre cœur et qui jouissait intérieurement de l’empire de ses charmes, semblait lui dire en voyant son émotion:
O jeune adolescent! tu rougis devant moi.
Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi:
C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence;
Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance[24].