—Je bois à la santé de la république, s’écria l’abbé Zamaria en levant en l’air un verre de Murano rempli d’un excellent rosoglio de Zara, à la fermeté de son gouvernement qui ne se laisse point imposer par les sophistes, al nostro serenissimo principe, Ludovico Manini, le cent vingtième doge qui a l’honneur de présider aux destinées de ce pays, et qui certes ne sera pas le dernier à porter la corne ducale et à jeter à la mer Adriatique son anneau d’éternelle alliance.

—Peut-être, répondit d’une voix basse et creuse un convive qui jusqu’alors avait été peu remarqué. Si la république persiste à fermer les yeux à la lumière, à vouloir s’isoler des grands événements qui se préparent et qui menacent surtout le repos de l’Italie, elle pourra bien succomber sous les artifices d’une politique égoïste, couarde et surannée.»

Celui qui eut la témérité de prononcer ces paroles hardies était un membre de la minorité du grand conseil, un ami intime de François Pesaro, de cet homme courageux qui voulait forcer la république à secouer la torpeur d’une neutralité funeste. Une stupeur muette se peignit sur tous les visages à cette sortie audacieuse contre le gouvernement de la république, et tout le monde sut gré à Girolamo Dolfin d’oser interrompre le cours de ces idées sombres en disant: «On parle aussi de l’arrivée prochaine, dans nos lagunes, de la reine Caroline de Naples, et il ne serait pas impossible, assure-t-on, que son frère, l’empereur Léopold vînt à sa rencontre jusqu’à Venise.

—Connaissez-vous, messieurs, s’écria le poëte fabuliste François Gritti, un conte charmant de Voltaire, intitulé Candide?

—Oui, vraiment, répondit l’abbé Zamaria, c’est de la philosophie la plus profonde cachée sous les grâces d’un esprit inimitable.

—Eh bien! ajouta Gritti, il y a dans ce chef-d’œuvre de fine raillerie le récit d’un certain souper dans une auberge de Venise, qui pourrait bien se renouveler de nos jours. Peut-être que ce pauvre roi Théodore, qui n’avait pas même de quoi payer son écot, ne serait pas le plus à plaindre aujourd’hui.

—Je le crois bien, répondit vivement l’abbé, qui ne pouvait guère s’empêcher de faire une allusion à son art favori, les rois n’ont pas tous le bonheur d’être chantés par un poëte comme Casti et mis en musique par un Paisiello!

—Non, non, le malheur de ce temps-ci, c’est qu’il n’y a plus de castrats, et, senza castrati, l’Italie est perdue, l’Italia è perduta