Sans prêter une grande attention à ces plaisanteries d’écoliers émancipés, Lorenzo suivit le flot toujours grossissant des curieux, et se trouva conduit machinalement sur la grande place qui est à côté de la cathédrale. Elle était déjà remplie de nombreuses escouades de jeunes gens qui, à un signal donné, formèrent un vaste cercle autour de plusieurs individus parmi lesquels un surtout se distinguait par l’autorité de son langage. Attiré par la curiosité, Lorenzo s’approcha de la foule et pénétra dans l’intérieur du carré, où il ne fut pas peu surpris de retrouver l’individu qui l’avait abordé pendant la nuit. C’est sur lui que se portaient tous les regards; c’est lui qui paraissait être l’instigateur de ce rassemblement, dont il expliqua la cause en quelques paroles véhémentes.
«Je n’ai pas besoin de vous apprendre, dit-il, pourquoi nous sommes réunis ici; nous allons remettre au provéditeur la pétition que vous avez tous signée pour demander au sénat la réforme de la vieille constitution de Venise. Les temps sont changés.... il faut que les lois changent et deviennent l’expression des nouveaux besoins de la société. C’est à la jeunesse, c’est à vous qu’il appartient d’organiser la vie politique conformément au nouvel idéal de justice qui s’élève dans l’humanité; car la jeunesse, vierge de toute souillure et de toute préoccupation égoïste, est la voix de Dieu sur la terre, vox Dei, l’organe du progrès et de la beauté morale, ainsi que le dit Aristote dans l’admirable passage de sa Rhétorique que vous connaissez tous. Les générations s’épuisent et se nouent, comme les arbres où la séve ne circule plus, et, si la jeunesse n’existait pas, il faudrait l’inventer, ne fût-ce que pour transmettre intactes les notions du juste, fécondées par l’enthousiasme toujours renaissant de la poésie divine. Ne vous laissez ni intimider par des menaces, ni éconduire par les promesses fallacieuses dont les pouvoirs sont si prodigues; soyez fermes, parlez haut, et l’on vous écoulera. Vous avez pour vous le droit.... vous aurez bientôt la force qui descend les Alpes, avec les bataillons de cette grande et généreuse nation dont le drapeau est le labarum d’une révolution qui fera le tour du monde.
«Oui, giovinetti, reprit-il d’une voix plus énergique, c’est la religion du progrès, du mouvement et de la vie, que nous apportent les disciples de Voltaire et de Rousseau, ces deux apôtres de la raison et du sentiment qui valent bien saint Pierre et saint Paul, fondateurs d’une religion pervertie, d’une religion d’enfants, où le diable joue un plus grand rôle que le bon Dieu. Savez-vous ce que c’est que le démon? C’est le mal, c’est l’ignorance qu’il faut extirper sur la terre; c’est l’oppression du faible par le fort, c’est l’hypocrisie, c’est le triomphe de l’iniquité. Le Dieu que nous adorons est le Dieu de la vérité, celui qui se dégage incessamment de la conscience et de la raison de l’humanité, le Dieu fort de Kepler et de Bacon, de Descartes et de Galilée, dont le philosophe florentin a pu dire à ceux qui en niaient l’existence: E pur si muove! Il se meut en effet, il marche, il grandit sans cesse avec nos connaissances et l’amour de la justice, le Dieu vivant dont les perfections sont celles de nos âmes, moins les limites qui s’y rencontrent, comme l’a dit aussi un contemporain de Galilée, le grand Leibnitz. Au nom de ce Dieu de lumières, qui proclame la liberté, allons protester contre celui qui prêche l’ignorance et consacre la tyrannie!»
Des cris tumultueux de Viva la Francia! viva la libertà! accueillirent ce discours provocateur. Les étudiants s’ébranlèrent aussitôt après et s’acheminèrent avec beaucoup de discipline vers le palais de la Ragione (l’hôtel de ville), où ils furent reçus par la force publique et dispersés. Cette première lutte fut suivie d’émeutes et de sanglantes collisions qui durèrent plusieurs jours. L’autorité, loin de sévir avec la rigueur qui lui était habituelle, se montra patiente et modérée, parce que, connaissant l’état des esprits, elle craignait une insurrection générale des provinces de terre ferme[68].
Entraîné dans cette révolte des étudiants de Padoue, Lorenzo y déploya une exaltation qui fut remarquée. Poursuivi par un sbire, il fut arrêté après avoir reçu un coup de stylet au bras gauche. Reconnu fort heureusement par un familier des inquisiteurs, Lorenzo fut relâché en considération du sénateur Zeno, dont on le croyait parent. Le chevalier quitta Padoue quelques jours après ces tristes événements et se rendit à Venise. On était à la fin de l’année 1794. Il descendit au palais Zeno vers dix heures du soir, et le trouva silencieux. Tout le monde était sorti, excepté les domestiques, qui parurent étonnés de le voir un bras en écharpe.
«Eh quoi! c’est vous, monsieur le chevalier? lui dit le vieux Bernabo, les yeux écarquillés de surprise.
—Eh! oui, c’est moi, répondit Lorenzo d’un ton résolu; qu’as-tu à me dire?
—Oh! rien,» murmura le vieillard en branlant la tête d’un air de pitié.
Lorenzo monta à son appartement et alla se coucher sans demander d’autres explications de l’accueil qu’on lui faisait. Il passa une nuit pénible, moins tourmenté de sa blessure, qui était pourtant douloureuse, que des tristes idées dont il ne pouvait se défendre.