C’est ce dieu de la jeunesse et de l’avenir qui m’échauffe, me transporte, et dont je veux suivre les lois.

—Mon pauvre garçon, répondit l’abbé Zamaria douloureusement affecté, je vois et je comprends très-bien que tu es fou comme l’était ton père, et que, comme lui, tu gaspilleras de belles facultés.»

Accompagné de l’abbé Zamaria, que cette séparation attristait fort, Lorenzo quitta le jour même le palais Zeno. Il alla se loger dans un petit appartement, alla Giudecca, avec son domestique Vecchiotto. En proie à la jalousie et blessé dans son orgueil, Lorenzo ne sentit pas, dans les premiers moments, toute la profondeur de sa chute. Il se jeta dans le tourbillon de Venise, il courut les théâtres, les casinos, cherchant à s’étourdir, à se donner de l’importance et à user la fièvre qui le dévorait; mais après quelques semaines de dissipations et d’enivrement, lorsque le chevalier Sarti se vit fermer toutes les portes des maisons amies, qu’il n’entendit plus parler de Beata et qu’il vit échouer toutes les tentatives qu’il avait faites pour la rencontrer et lui parler, il comprit qu’un grand changement venait de s’accomplir dans sa destinée, et qu’il était tombé d’un paradis qu’il ne pouvait espérer de reconquérir que par l’audace et le concours des événements politiques qui se préparaient. Ce n’est pas que le chevalier Sarti fût animé d’aucun mauvais sentiment, et que la reconnaissance qu’il devait à la famille Zeno fût déjà trop lourde à son cœur! Non; ses aspirations généreuses pour une meilleure organisation des sociétés humaines ne cachaient pas sous de vaines paroles cette haine des supériorités naturelles qui ronge les démocraties modernes. Jeune, ardent, ambitieux de connaître, de s’élever et d’élargir la sphère de son activité morale, Lorenzo, dont le cœur était rempli de tendresse et de véritable dévotion pour tout ce qui est grand et noble, s’était formé un idéal de la vie qui se confondait avec son amour pour Beata, l’unique et forte passion de son âme. Pour plaire à la femme qui planait au-dessus de son imagination ravie, il était capable de tout entreprendre et de tout supporter; mais cet amour méconnu ou dédaigné pouvait le porter aux actes les plus désespérés. D’une intelligence vive et fort étendue, doué à un très-haut degré de cette sagacité d’observation qui caractérise les Vénitiens, le chevalier Sarti tempérait ou, pour mieux dire, affaiblissait ces qualités militantes de l’esprit par un penchant à la rêverie, par un goût excessif pour les fictions romanesques, qui en eût fait plutôt un poëte qu’un homme politique. Aussi n’avait-il été entraîné à la révolte des étudiants de Padoue que par les suggestions de cet inconnu dont nous avons parlé, et, une fois dans la mêlée, il n’était pas dans le caractère de Lorenzo d’y jouer un rôle secondaire.

Le bruit de cette révolte était parvenu à la connaissance du sénateur Zeno. Dans le rapport qui fut transmis aux inquisiteurs d’État, le nom du chevalier Sarti figurait parmi les instigateurs de ce désordre. On pense quelle dut être la surprise de ce grave personnage en apprenant qu’un client, qu’un membre presque de sa famille, était compromis dans une manifestation contre le gouvernement de Venise! Les circonstances étaient trop périlleuses et l’esprit public trop disposé à l’insubordination, pour qu’un homme comme le sénateur Zeno hésitât à donner un exemple de sévérité. Il ordonna immédiatement à l’abbé Zamaria d’éloigner de son palais ce jeune téméraire qui avait pu oublier le rang où il avait été élevé et les bienfaits dont on l’avait comblé. Les domestiques reçurent l’injonction de n’avoir plus aucun rapport avec le chevalier Sarti, et l’abbé Zamaria lui-même dut mettre de la réserve dans ses relations avec Lorenzo, qu’il ne voyait plus qu’à de rares intervalles. Lorenzo, nous l’avons déjà dit, fut également repoussé de toutes les maisons patriciennes où il avait été introduit par la faveur du sénateur.

Depuis le départ de Lorenzo pour Padoue, Beata n’avait pu se défendre de tristes pressentiments. L’absence de son jeune ami, en laissant un grand vide dans son cœur, lui avait fait mieux comprendre le sérieux d’une affection qu’elle aurait pu croire plus accessible aux atteintes du temps et de l’éloignement. Elle chercha à se distraire, à s’étourdir; elle essaya de s’attacher sincèrement au chevalier Grimani, toujours empressé et plein de courtoisie, et qui n’avait d’autre défaut à ses yeux que d’être le fiancé que les convenances sociales lui avaient destiné. Les efforts que tentait Beata pour dissiper ses illusions et rompre l’enchantement ne faisaient qu’accroître l’intensité de son amour. Le souvenir de la journée passée à Murano avec Tognina, où Lorenzo lui était apparu tel que son âme l’avait entrevu dès l’enfance, avait décidé du sort de Beata. Heureuses les passions profondes qui n’ont pas à rougir de l’objet qui les a fait naître! bienheureuses les natures élevées qui, au réveil de la raison, peuvent être fières du choix qu’elles ont fait dans les ténèbres de l’instinct et du sentiment! Ne pouvant supporter la solitude qui s’était faite autour d’elle depuis que Lorenzo avait quitté Venise, accablée de cet ennui mortel de l’absence, que connaissent bien ceux qui ont aimé, pressée d’un autre côté par les instances de son père d’accomplir enfin la promesse donnée depuis longtemps au chevalier Grimani, Beata, surmontant la réserve toujours excessive de son caractère, s’était décidée à écrire à Tognina en lui peignant toutes les perplexités de son cœur. Puis, comme les réponses de son amie se faisaient quelquefois attendre et qu’elle était chaque jour plus impatiente d’avoir des nouvelles de Lorenzo, Beata, dont la santé était visiblement altérée, résolut d’aller passer quelque temps à la villa Cadolce auprès de son oncle, le saint abbé. Lorenzo était loin de se douter que Beata fût aussi près de lui, et, dans les lettres fréquentes qu’échangeait avec lui la charmante Tognina, celle-ci n’avait eu garde de trahir la présence de sa noble amie. Cependant il fallut retourner à Venise, où le sénateur rappelait sa fille pour conclure le mariage dont il avait hâté les préparatifs en son absence. C’est sur ces entrefaites qu’avaient eu lieu la révolte des étudiants et l’expulsion de Lorenzo du palais Zeno.

Les espérances de Beata furent anéanties par ce funeste événement: aucune illusion n’était plus possible sur les intentions de son père, et son rêve de bonheur se dissipa comme un nuage d’or à l’approche de la tempête. Refoulée ainsi sur elle-même, séparée du compagnon de sa jeunesse, devenu pour elle à la fois un frère, presque un fils, un amant enfin sur qui s’étaient concentrées toutes ses affections, cette noble créature se consumait dans le silence, n’osant avouer qu’à son amie Tognina la cause secrète de ses peines et de son dépérissement. Tognina lui avait conseillé de s’adresser au chevalier Grimani et d’invoquer la générosité bien connue de son caractère en lui dévoilant la vérité. La pudeur d’une femme, qui répugne toujours à de pareils aveux, la fierté de son âme, mais surtout la honte de révéler sa faiblesse pour un jeune homme dont elle avait recueilli l’enfance, lui rendaient cette démarche odieuse et impraticable. Si elle avait eu quelques années de moins, et qu’elle n’eût pas exercé sur Lorenzo une sorte de tutelle maternelle qui excluait tout autre sentiment, Beata aurait été moins timide vis-à-vis du chevalier Grimani et de l’opinion publique. C’est ce scrupule de la femme, bien plus que l’obéissance de la fille et les préjugés de la gentildonna, qui empêchait aussi Beata de se jeter aux pieds de son oncle l’abbé, si digne de compatir à des peines qui avaient fait le tourment de sa propre existence. Comme il arrive toujours en pareil cas aux femmes les plus énergiques. Beata, au lieu d’agir, de prendre une décision quelconque, d’affronter les difficultés qui la pressaient de toutes parts, s’abandonna à la tristesse, au découragement le plus profond. Elle n’eut même pas la hardiesse de sortir de son appartement le jour où Lorenzo fut chassé du palais de son père: c’est cachée derrière les rideaux de sa fenètre qu’elle le vit descendre le perron et monter dans la gondole qui emportait toutes les joies de sa vie.

Cependant le père de Beata ne tarda pas à s’apercevoir de l’altération de ses traits, de la langueur qui dévorait ses charmes et une santé qui jusqu’alors avait toujours été parfaite. Il questionna sa fille sur l’opportunité de son mariage, et lui demanda même si elle avait quelque répugnance à une union tant désirée par les deux familles. Beata ne répondit que d’une manière évasive, louant les qualités du chevalier Grimani, et ne manifestant ni un très-vif désir de lui appartenir, ni la volonté contraire. Comme le sénateur adorait sa fille et qu’il ne pouvait pas soupçonner la véritable cause du malaise où il la voyait, il fit retarder les préparatifs du mariage. Le chevalier Grimani lui-même était allé au-devant de ce désir, averti par la camériste Teresa et le médecin de Beata, qui avait ordonné de la distraire et de l’arracher de son appartement, où elle se consumait dans une solitude douloureuse.

Quoique sur la pente de sa ruine, Venise n’était ni moins gaie ni moins bruyante que dans les temps de sa grandeur. Ce peuple, qu’on avait désaccoutumé depuis si longtemps de réfléchir sur le sort et le gouvernement de son pays, s’abandonnait comme un enfant à l’ivresse de l’heure présente, laissant à ses maîtres, avec les bénéfices du pouvoir, les soucis de l’avenir. On connaissait bien d’une manière vague, par les gazettes et les nombreux étrangers qui remplissaient Venise, les grands événements de la révolution française; mais la foule ne s’en inquiétait que comme d’un spectacle de plus qui lui promettait de nouveaux plaisirs. L’or, les voluptés faciles, les mascarades et les concerts, étourdissaient ce peuple charmant qui, ainsi qu’un alcyon, s’endormait sur la cime des flots ténébreux. Beata traînait sa tristesse au milieu de ces fêtes et de ces bruits joyeux de la vie commune. Elle errait comme une âme désolée le long des canaux solitaires, sur le chemin de Murano, où elle était invinciblement attirée par le souvenir du plus grand bonheur qu’elle eût encore goûté dans ce monde. Accompagnée de Teresa, qui se tenait silencieuse au fond de la gondole, Beata passait des heures entières en face du jardin de San-Stefano, s’efforçant de ressaisir par la pensée l’instant suprême, l’heure bénie de sa destinée. C’est là que Lorenzo lui avait donné le douloureux spectacle de sa chute dans les bras de la Vicentina; mais c’est là aussi qu’il avait été sauvé par la rédemption de l’amour. Beata, qui avait appris indirectement que Lorenzo demeurait sur le canal de la Giudecca, le traversait en gondole plusieurs fois le jour, heureuse de se sentir près de lui, espérant l’apercevoir peut-être. Souvent elle se faisait suivre d’une barque chargée de musiciens dont les doux accords, épurés par le silence de la nuit, berçaient son cœur et assoupissaient sa tristesse dans un rêve de divines espérances. Inquiète, troublée, oubliant sa réserve et tout entière à sa passion, la fille du sénateur se mêlait fréquemment à la foule qui, pendant le carnaval, remplissait nuit et jour la place Saint-Marc. Déguisée et le visage couvert d’un masque, toujours suivie de sa fidèle camériste, qui était elle-même désolée de voir dépérir ainsi sa noble et chère maîtresse, Beata cherchait à découvrir, au milieu de ces ombres errantes de la folie populaire, celui qui était pour elle toutes les délices de la vie. Chaque fois qu’elle était coudoyée par un masque qui avait quelque chose de la taille et de la démarche de Lorenzo, elle tressaillait. Elle prêtait l’oreille aux lazzi, aux propos joyeux, aux déclarations furtives qu’échangeaient entre eux les promeneurs inconnus, espérant y saisir l’accent aimé, le verbe de son cœur. Si elle voyait deux individus se parler tout bas, et puis s’éloigner avec mystère vers la Piazzetta, loin de ce magnifique théâtre où éclatait l’hilarité insouciante de la reine de l’Adriatique, Beata rougissait et se disait en soupirant: «Hélas! il n’y a que moi de seule au monde; il n’y a que moi qui ne puisse partager avec personne les peines et les joies de mon âme!»

A la voir ainsi repliée sur elle-même, triste au milieu de la gaieté universelle, pensive et solitaire au milieu de la foule étourdie, le cœur rempli d’une sainte émotion, et le regard éperdu dans l’horizon de sa courte existence, on eût dit le génie de Venise frappé de sinistres pressentiments et pleurant un passé glorieux qui ne devait plus renaître.