Nel cor più non mi sento
Brillar la gioventù.
Amor, del mio tormento;
Amor, sei colpa tu!

Hélas! je ne sens plus, dans mon cœur flétri, s’agiter le printemps de la vie! Amour, cruel amour, tu es la cause de mes tourments!

Cette adorable mélodie de Paisiello[70] sortait de la poitrine de Beata en notes accentuées qui se dilataient dans l’espace, comme une essence de l’âme la plus pure qui ait jamais existé. Transporté de bonheur aux sons de cette voix aimée qu’il n’avait pas entendue depuis son départ pour Padoue, Lorenzo s’avança sur la gondole et lui répondit immédiatement:

Ti sento, sì, ti sento,
Bel fior di gioventù!
Amor, del mio tormento,
Amor, sei colpa tu!

Je te sens, je te sens, ô doux printemps de la vie! Amour, cruel amour, tu es la cause de mes tourments!

Lorenzo avait à peine fini de chanter ce second couplet de la même mélodie de Paisiello, qu’il entend pousser un cri aigu, suivi d’un bruit sourd, comme si quelque chose fût tombé à terre; il s’élance aussitôt de sa gondole, franchit le perron, monte le grand escalier du palais Zeno sans y rencontrer d’obstacle, et se précipite dans la chambre de Beata, qu’il trouve évanouie sur sa chaise, le violoncelle renversé à ses pieds. Il la prend dans ses bras, écarte ses beaux cheveux blonds et appose ses lèvres frémissantes sur sa bouche divine. O mon Dieu! qui pourra dire ce qu’éprouvèrent ces deux âmes confondant leurs soupirs dans un baiser ineffable!

Beata se réveille cependant, et, soulevant peu à peu ses paupières engourdies, elle reconnaît Lorenzo, qui l’étreignait dans ses bras. Elle se lève brusquement, et repousse son contact avec indignation.

«Lâche que tu es, s’écrie-t-elle, qui t’a permis de franchir le seuil de cette porte? Me prends-tu donc pour une Vicentina, que tu oses m’outrager ainsi? Tu n’as pas encore appris à distinguer une gentildonna d’une baladine de place publique? Ingannatore!» ajouta-t-elle tout bas en fondant en larmes.

Lorenzo, tout interdit et ne sachant que répondre à cette apostrophe foudroyante, se laissa tomber sur une chaise, et, se couvrant le visage de ses deux mains, il se mit à pleurer sans proférer une parole.

«Pardonnez-moi, Lorenzo, lui dit alors Beata, attendrie à son tour de ce langage muet, pardonnez-moi les paroles amères qui viennent de m’échapper.... Mais, dites-moi, qui vous a enhardi à ce point? Comment avez-vous pu monter ici à cette heure, et que me voulez-vous?