Ils les nomment des frusquineux (de frusques), des pique-prunes, des gobe-prunes à Genève; des pique-poux à Paris; en Basse-Bretagne, brocher laou, embrocheurs de poux; en Écosse, où l'on prétend qu'ils sont infestés par la vermine, pick the loose, pique-poux. Dans les Vosges, on explique par une histoire plaisante le sobriquet de Pique-prune: «Trois tailleurs, gens peu habitués à la fatigue, comme chacun le sait, conçurent un jour le projet ambitieux de rouler une prune sur un toit.—Nous n'y arriverons pas sans levier, dit le premier.—Ces outils-là sont trop lourds pour nos bras, répondit le second.—Nous en fabriquerons avec des queues de cerises, fit le troisième. L'avis sembla bon et fut adopté. Quand le premier levier fut terminé, le plus hardi de la bande s'en empara et dit à ses camarades:—Sans me flatter, je me crois de taille à faire la besogne tout seul; écartez-vous un peu, je vous prie, de crainte d'accident. Les deux compagnons s'éloignent et le brave se met résolument à l'oeuvre. Vains efforts! il va, vient, vire, dévire, sue, ahanne, sans arriver à changer la prune de place.—Je l'ai pourtant piquée, piquée, se disait-il, comment se fait-il qu'elle ne bouge? Tout à coup l'haleine lui manque et il va avouer son impuissance, quand, malheur! la prune se mettant à rouler toute seule dégringole, l'entraîne dans sa chute et l'écrase.»
Dans la comédie de Shakspeare, La Méchante mise à la raison, Petrucchio gronde ainsi un garçon tailleur: «Tu mens, bout de fil, dé à coudre, aune, trois quarts, demi-aune! Je me laisserais braver chez moi par un écheveau de fil! Va-t'en, guenille, rognure, atome, ou je vais te mesurer avec ta demi-aune pour te faire souvenir toute ta vie d'avoir parlé!»
En Portugal on prétend que beaucoup de gens de métier poussent un cri particulier; celui des tailleurs est E' impossivel, c'est impossible. Dans les Vosges, on leur applique le sobriquet de Permettez, parce que, dit-on, ils abusent de ce mot, qui est pour eux la plus haute expression de la politesse française.
En Portugal, on donne aux tailleurs le nom d'aranhas, araignées, et quand on veut les faire agacer, on leur parle d'araignées, en faisant allusion à un conte populaire: «Plusieurs tailleurs se réunirent, leurs ciseaux ouverts, pour attaquer une araignée qu'ils avaient rencontrée. De là est venu le dicton: «C'est sept tailleurs pour tuer une araignée!» dont on se sert lorsque quelqu'un est embarrassé pour une affaire de peu d'importance. Il circule en plusieurs provinces du Portugal des chansons satiriques sur le même sujet.
La gravure ci-dessous qui montre l'intérieur d'un atelier de tailleur au XVIIe siècle, est extraite du livre de Franqueville: Miroir de l'Art et de la Nature, 1690; la légende qui l'accompagne explique les différentes opérations du métier.
[Illustration: Le tailleur 1 coupe le drap 2 avec ses ciseaux 3, et le coud avec l'aiguille et du fils retors 4. Ensuite il rabat les coutures avec le carreau 5, et il fait ainsi des jupes 6, cotillons plissés 7, au bas desquels il y a un bord (ourlet 9) avec des franges ou dentelles 8. Il fait des manteaux 10 avec des collets 11, des brandebourgs, ou casaques avec des manches 12, pourpoints 13 avec les boutons 14, et manches 15, haut-de-chausses 16, et quelquefois garnis de rubans 17, des bas 18 et des gants 19.]
En Écosse, où l'on accuse les tailleurs d'être plus vains que les autres hommes, d'aimer les vêtements fins et d'avoir un caractère léger, on ne les regarde pas non plus comme courageux:
A tinkler ne'er was a town taker; A tailor was ne'er a hardy man. Nor yet a wabster (weaver) leal in his trade Nor ever since the warld began.
Depuis que le monde est monde,
Le chaudronnier n'a jamais été un preneur de villes,
Le tailleur n'a jamais été un homme hardi,
Ni le tisserand loyal dans son métier.
There were four an twenty tailors
Riding on a snail,
Said the hinmost to the foremost.
—We' ell a fa' ower the tail.
The snail shot oot her horns
Like ony hummil coo
Said the foremost to the hinmost,
—We' ell a be stickit noo.