[Illustration: Tailleur]
Cette gravure, qui représente un tailleur vers le commencement de ce siècle, fait partie du Jeu universel de l'Industrie, qui a de l'analogie avec le Jeu d'oie renouvelé des Grecs (Musée Carnavalet).
* * * * *
La plus grande partie de ce qui précède se rapporte surtout aux tailleurs des villes; leurs humbles confrères des campagnes en diffèrent tellement, qu'il m'a paru naturel de séparer ces deux branches de même profession.
En certaines provinces, et principalement dans celles où l'industrie est peu développée, et où l'état par excellence est celui de laboureur, les tailleurs ou couturiers, car ce nom ancien est le plus employé, occupent une place à part, et ils sont regardés comme des êtres inférieurs. Leur métier est peu payé, et ceux qui l'exercent sont presque toujours des gens que la faiblesse de leur constitution ou une infirmité plus ou moins apparente rendent impropres au labeur des champs. On s'explique aisément que, dans un milieu où la beauté du corps et la force physiques sont considérés comme les premiers des dons, ceux qui en sont dépourvus soient l'objet d'un dédain que vient encore augmenter la nature sédentaire de leurs travaux, qui ressemblent plutôt à ceux des femmes qu'à l'ouvrage actif et dur des hommes.
C'est en Basse-Bretagne que la démarcation entre les couturiers et les gens des autres professions est la plus marquée; les cordiers seuls qui semblent appartenir à une race maudite et descendent, assure-t-on, des lépreux, sont aussi méprisés; peut-être autrefois les tailleurs se sont-ils recrutés parmi les descendants de ces malheureux.
[Illustration: Habit de Tailleur
Cette gravure du XVIIe siècle fait partie d'une collection qui se trouve au Musée Carnavalet; un assez grand nombre de personnages y sont représentés habillés, comme le tailleur, avec les attributs du métier, les outils dont ils se servent pour travailler et les diverses pièces qu'ils sont chargés de confectionner.]
Dans le premier tiers de ce siècle, Souvestre a tracé un portrait du tailleur breton, qui semble un peu chargé, et dont il conviendrait, à l'heure actuelle, d'adoucir quelques traits: Le tailleur est, en général, contrefait, cet état n'étant guère adopté que par les gens qu'une complexion débile ou défectueuse empêche de se livrer aux travaux de la terre, boiteux parfois, plus souvent bossu. Un tailleur qui a une bosse, les yeux louches et les cheveux rouges, peut être considéré comme le type de son espèce. Il se marie rarement, mais il est fringant près des jeunes filles, vantard et peureux. S'il a un domicile fixe, il ne s'y trouve guère qu'au plus fort de l'été; le reste du temps son existence nomade s'écoule dans les fermes qu'il parcourt et où il trouve à employer ses ciseaux. Les hommes le méprisent à cause de ces occupations casanières, et ne parlent de lui qu'en ajoutant, «sauf votre respect», comme lorsqu'il s'agit des animaux immondes; il ne prend pas même son repas à la même table que les autres, il mange après, avec les femmes, dont il est le favori. C'est là qu'il faut le voir, ricaneur, taquin, gourmand, toujours prêt à seconder une mystification contre un jeune homme ou un tour à jouer au mari. Menteur complaisant, il sait à l'occasion porter sur le mémoire du maître quelque beau justin qu'il aura piqué en secret pour la femme ou pour la pennerès (fille à marier). Il connaît toutes les chansons nouvelles, il en fait souvent lui-même, et nul ne raconte mieux les vieilles histoires. À lui appartiennent de droit les chroniques scandaleuses du canton: il les dramatise, les arrange et les colporte ensuite de foyer en foyer.
En Forez les tailleurs jouent souvent le même rôle qu'en Basse-Bretagne; ce sont des chroniqueurs et porte-gazettes, entremetteurs de mariages et mauvais plaisants, et on ne leur épargne pas à eux-mêmes la raillerie.