Sous la Restauration, une marchande mit au-dessus de la porte de sa boutique une enseigne avec ces mots: À la Galanterie. Les demoiselles du magasin ne s'accommodèrent pas de cette inscription, qui semblait faite pour leur donner un renom suspect; elles se révoltèrent contre la marchande de modes et de galanterie. Il y eut même bataille de femmes et l'enseigne disparut.

Les modistes sont de toutes les ouvrières celles qui ont été le plus en butte aux médisances de la plume et du crayon: un pamphlet en vers assez médiocres, intitulé Brevet d'apprentissage d'une fille de modes à Amathonte, paru en 1709, est peut-être le premier écrit où l'on fasse allusion à leur réputation de galanterie. Fournier, qui a réédité dans ses Variétés historiques et littéraires cette petite pièce où l'on trouve des renseignements assez curieux sur la manière dont les ouvrières étaient traitées, ajoute en note que les filles de modes et les lingères étaient depuis longtemps nombreuses dans le quartier avoisinant le Grand-Hurleur; leur industrie y servait de couvert à un autre métier qui donna lieu à la «Requête présentée à M. Sylvain Bailly, maire de Paris, par Florentine de Launay contre les marchandes de modes, couturières et lingères et autres grisettes commerçantes sur le pavé de Paris», où elles sont accusées de faire une concurrence déloyale aux Cythères patentées.

Dans un passage des Contemporaines, Restif de la Bretonne dit fort justement qu'il ne fallait pas généraliser, et parmi les raisons qui avaient fait attaquer la moralité des modistes plutôt que celle des autres ouvrières, il place au premier rang la jalousie. «La classe des filles de modes est, dit-il, très nombreuse, et elles ont en général une mauvaise réputation. Mais elle est injuste à l'égard des véritables marchandes de modes, qui ne souffrent pas plus de libertines chez elles que les autres maîtresses des professions exercées par les femmes. J'en connais beaucoup de véritablement exemplaires et dont la maison est un modèle pour l'ordre, la décence et le travail. Les raisons pour lesquelles la voix de l'aveugle populace a calomnié celles qui exercent cette profession ne sont pas en petit nombre; d'abord les femmes du commun, telles que les poissardes, les fruitières, les ont regardées de mauvais oeil, par cette espèce de jalousie qu'a toujours le pauvre en voyant la femme des riches. En second lieu, les filles de modes, en raison de leur plus grande élégance, ont été plus recherchées par les corrupteurs pour être entretenues et ont plus souvent donné le scandale du passage d'un état laborieux à un état déshonorant. En troisième lieu, certaines corruptrices de profession, pour donner un ragoût plus piquant aux libertins blasés, lèvent quelquefois une boutique de modes et y tiennent des filles publiques. Mais ces malheureuses ne sont pas de vraies marchandes; leurs tiroirs sont vides, elles ne travaillent pas.»

Les jeunes gens du milieu de ce siècle avaient continué à l'égard des modistes les galanteries des chevaliers et des abbés de l'ancien régime. Il semblait même qu'ils étaient plus importuns; car au lieu de laisser les vitres nues, on avait dû les garnir de rideaux. Les galants avaient imaginé plusieurs moyens de rendre cette précaution inutile. Une des lithographies de la série des Modistes, de H. Emy (1840) représente une devanture devant laquelle un jeune homme est accroupi pour essayer de voir les ouvrières par dessous les rideaux; un autre a mis son chapeau au bout d'une canne et l'agite par dessus pour attirer l'attention des jeunes filles. Celles-ci semblaient d'ailleurs se prêter à ces agaceries: elles faisaient aux rideaux «des mèches» qui les écartaient un peu et leur permettaient de voir et d'être vues.

C'était alors un axiome a peu près établi que les modistes n'étaient point cruelles: aussi la première ouvrière qui allait essayer un chapeau ou le trottin qui portait la commande dans son carton, avaient de grandes chances pour être suivies.

[Illustration: Les singeries humaines (1825): Madame et sa modiste.]

Les estampes de la Restauration où figurent les modistes sont nombreuses: «Monsieur, je ne donne rendez-vous à personne», dit une ouvrière à un élégant qui l'a accostée; mais une seconde gravure, qui a pour légende «À demain soir», montre que la résistance n'a pas été de longue durée. Une autre lithographie, qui porte la date de 1826, est intitulée: «Est-il gentil, il me paiera mon terme.» Ici, le séducteur est un homme d'un âge mûr. Gavarni n'a pas oublié les modistes dans ses élégants croquis; l'un d'eux de la série de la «Boîte aux lettres» représente deux modistes, l'une occupée à lire une lettre d'amour, l'autre à en cacheter une, écrite avec une orthographe fantaisiste.

Du cidre avec les marrons,
V'là l' champagn' des modillons.

dit en élevant son verre un jeune homme assis à côté de deux ouvrières, près d'un carton à chapeau qui sert de table. (Journal pour rire, 1849.)

[Illustration: Boutique de modiste de «La Boîte aux lettres»
(Gavarni).]