SOTINET.—Faites-moi, s'il vous plaît, la barbe le plus
promptement que vous pourrez.
ARLEQUIN.—Ne vous mettez pas en peine, monsieur; dans deux
petites heures votre affaire sera faite.
SOTINET.—Comment, dans deux heures! Je crois que vous vous
moquez.
ARLEQUIN.—Oh! que cela ne vous étonne pas: j'ai bien été trois mois après une barbe, et, tandis que je rasais d'un côté le poil revenait de l'autre.
L'auteur d'un Million de bêtises a reproduit une anecdote, vraisemblablement ancienne, qui rentre dans cet ordre d'idée: Deux frères jumeaux, d'une parfaite ressemblance, voulurent un jour se divertir d'un barbier qui ne les connaissait point; l'un d'eux envoya quérir le barbier pour se faire raser. L'autre se cacha dans une chambre à côté. Celui à qui l'on fit l'opération étant rasé à demi, se leva sous prétexte qu'il avait une petite affaire: il alla dans la chambre de son frère qu'il savonna et à qui il mit au cou son même linge à barbe et il l'envoya à sa place. Le barbier voyant que celui qu'il croyait avoir barbifié à demi avait encore toute sa barbe à faire, fut étrangement surpris. «Comment, dit-il, voilà une barbe qui est crue en un moment! voilà qui me passe!» Le jumeau, affectant un grand sérieux, lui dit: «Quel conte me faites-vous là?» Le barbier prenant la parole lui explique naturellement ce qu'il a fait, qu'il l'a rasé à demi et qu'il ne comprend pas comment cette barbe rasée est revenue si promptement.» Le jumeau lui dit brusquement: «Vous rêvez, faites votre besogne.—Monsieur, dit le barbier, je m'y ferais hacher, il faut que je sois fou ou ivre, ou qu'il y ait de la magie.» Il fit son opération en faisant de temps en temps de grandes exclamations sur cet événement. La barbe étant faite, celui qui était barbifié entièrement va prendre le barbifié à demi, et, pendant qu'il se tient caché, il le substitue à sa place. Celui-ci, avec son linge autour du cou: «Allons, dit-il au barbier, achevez votre besogne.» Pour le coup, le barbier tomba de son haut, il ne douta plus qu'il n'y eut de la magie, il n'avait pas la force de parler. Cependant le sorcier prétendu lui imposa tellement qu'il fallut qu'il achevât l'ouvrage; mais il alla publier partout qu'il venait de raser un sorcier qui faisait croître sa barbe un moment après qu'on le lui avait faite.
[Illustration: Boutique de barbier.—Image anglaise du XVIIIe siècle.]
En Champagne, on raconte que le diable lui-même s'amusa un jour à se faire raser par un barbier. Quand il était rasé d'un côté, la barbe repoussait aussitôt.
[Illustration: Le fer trop chaud, gravure de Marillier.]
La légèreté de main que les barbiers apportaient généralement dans l'exercice de leur profession ne les mit pas à l'abri du reproche de maladresse; l'accusation d'entamer l'épiderme des clients est constatée par des proverbes: Ha! ha! barbier, tu m'as coupé, s'écrie un personnage de la Sottie des Trompeurs, qui veut dire simplement qu'il a été trompé. L'espagnol Quevedo, dans la facétie Fortuna con seso, où pendant une heure les rôles de chacun sont intervertis, fait raser un barbier avec un couteau ébréché, et d'Aceilly a écrit cette épigramme:
Quand je dis que tu m'as coupé,
Tu dis que je me suis trompé,
Et qu'il ne faut pas que je craigne:
C'est donc ma serviette qui saigne!