La pose de la première pierre est une opération importante, et en un grand nombre de pays elle est accompagnée d'actes qui présentent un caractère parfois religieux, plus souvent superstitieux. Dans le Morbihan, les ouvriers pratiquaient autrefois un trou dans la première pierre et y posaient une pièce de monnaie frappée de l'année, puis tous, ainsi que le propriétaire, allaient donner un coup de marteau; ensuite l'un d'eux se mettait à genoux, récitait une petite prière pour demander à Dieu de protéger la nouvelle construction, puis, s'adressant à la pièce d'argent, il lui disait:
Quand cette maison tombera,
Dans la première pierre on te trouvera,
Tu serviras à marquer
Combien de temps elle a duré.
Les maçons du pays de Menton croient qu'il arrivera malheur à celui qui posera la première pierre s'il n'a pas soin de faire une prière. Aux environs de Namur, le propriétaire l'asperge avec un buis bénit trempé dans l'eau bénite et qui est ensuite scellé dans le mur.
À côté de ces coutumes qui ont tout au moins une apparence chrétienne, il en est d'autres, usitées encore de nos jours, qui sont des survivances de l'époque où des rites barbares se rattachaient à la construction. C'est ainsi que naguère, dans le nord de l'Écosse, la pierre étant placée sur le bord de la tranchée, le plus jeune apprenti ou, à son défaut, le plus jeune ouvrier, se couchait, la tête enveloppée dans un tablier, au fond de la tranchée, la face contre terre, droit au-dessous de la pierre qui avait été laissée sur le bord; on répandait sur sa tête un verre de whisky, et lorsqu'on avait crié par trois fois: «Préparez-vous!» les deux autres maçons faisaient le geste de placer la pierre sur le dos du compagnon couché, et un autre maçon lui frappait par trois fois les épaules avec un marteau; lorsqu'il s'agissait de constructions importantes, les maçons saisissaient la première créature, homme ou bête, qui passait, et lui faisaient toucher la première pierre ou la plaçaient pendant quelques instants dessous. On a là évidemment un souvenir du temps où une victime vivante était réellement placée sous les fondations. Au XVIIe siècle, au Japon, il y avait des hommes qui se sacrifiaient volontairement: celui qui se couchait dans la tranchée était écrasé avec des pierres.
Des légendes, qui ont surtout cours dans la presqu'île des Balkans, mais qu'on retrouve aussi en Scandinavie, racontent que pour assurer la solidité de certaines constructions, il fallait y emmurer une créature humaine. Au Monténégro, pendant que l'on construisait la tour de Cettigne, un mauvais génie renversait la nuit le travail fait la veille. Les ouvriers se réunirent en conseil et décidèrent que pour faire cesser le maléfice on enterrerait vivante, dans les fondations, la première femme qui passerait. On raconte la même légende à propos de la tour de Scutari; ce fut un oracle qui ordonna d'y enterrer vivante une jeune femme.
[Illustration: Maçon Italien, d'après Mitelli.]
Un autre rite voulait que les fondations fussent arrosées de sang humain; les magiciens de Vortigern, roi de la Grande-Bretagne, lui avaient dit que sa forteresse ne serait solide qu'après avoir été arrosée avec le sang d'un enfant né sans père. D'après la tradition, les Pictes, anciens habitants de l'Écosse, versaient sur leurs fondations du sang humain. En pleine Europe civilisée, on constate un souvenir adouci de cette coutume: Au milieu de ce siècle, on ne bâtissait pas une maison, dans le Finistère, sans en asperger les fondations avec le sang d'un coq. Si un propriétaire ne se conformait pas à cette coutume, les maçons allaient la lui rappeler. En Écosse, il fallait aussi faire couler du sang sur la première pierre et on frappait dessus la tête d'un poulet jusqu'à effusion de sang. Les maçons grecs disent que la première personne qui passera, la première pierre posée, mourra dans l'année; pour acquitter cette dette, ils tuent dessus un agneau ou un coq noir.
Certaines autres coutumes qui, à l'origine, ont eu un caractère superstitieux, ne sont plus qu'un prétexte à pourboire. En Écosse, la santé et le bonheur ne résident pas dans la maison, si on n'a soin, lors de la pose des fondements, de régaler les ouvriers avec du whisky ou de la bière, accompagnés de vin et de fromage; si un peu de liquide tombe à terre, c'est un présage favorable.
Dans le Bocage normand le propriétaire doit prendre la truelle et le marteau et donner aux ouvriers la pièce tapée; on a soin aussi de lui demander force pots pour arroser le mortier. En Franche-Comté, l'aîné des enfants pose la première pierre et frappe dessus trois coups de marteau. Après cette cérémonie, les maçons passent la journée en fête chez celui qui les occupe. Dans le Hainaut, le propriétaire doit offrir autant de tournées qu'il a frappé de fois avec la truelle sur la pierre.
À Paris, certains maçons demandent qu'on leur donne les verres dans lesquels ils ont bu au moment de la pose de la première pierre, prétendant que sans cela il arrivera malheur à celui qui fait bâtir la maison. Parfois, mais plus rarement, il est d'usage de régaler les ouvriers au cours de la construction. Dans la Gironde, les moellons qui sont assez longs pour traverser un mur de part en part sont appelés chopines. Les maçons ne rognent les bouts qui dépassent que quand le propriétaire a payé à boire.