[Illustration: Le Doreur, d'après une estampe du XVIIe siècle.
(Musée Carnavalet.)]
Ce peintre-vitrier-doreur était un personnage populaire qui, en raison des réparations à faire aux saints ou aux autels, avait des accointances avec l'Église; lorsqu'il s'agissait de renouveler la dorure des ailes des chérubins ou de la robe de la Vierge, on apportait parfois la statue chez lui, et les enfants le regardaient avec admiration poser ses feuilles d'or.
Il n'en était pas bien plus riche pour cela, et Thomas le Doreur, qui figure dans un conte de la Haute-Bretagne, n'est pas un personnage inventé de toutes pièces.
Il était aussi pauvre que l'artisan déguenillé, sale et maigre, que Lagniet a représenté travaillant à dorer un cadre, dans une mansarde misérable, au milieu d'un fouillis d'outils, de pipes et de verres à boire (p. 29). Thomas le Doreur habitait, à l'entrée d'une forêt, une vieille cabane délabrée, de si piètre apparence, que les fabriciens qui viennent le chercher pour dorer les saints en bois d'une église neuve, ne peuvent croire d'abord que c'est là que demeure cet habile artisan. Ils entrent dans son misérable logis, lui montrent les plans, et conviennent avec lui d'un certain prix. Quand ils sont partis, il dit à sa femme de chercher des feuilles d'or; mais ils ne peuvent en trouver en tout que quatre, et il n'y avait pas d'argent à la maison pour en acheter d'autres. Thomas ne voulait pas demander d'avances au recteur, et il ne savait comment faire, quand il songea à un seigneur du pays auquel tout réussissait parce que, disait-on, il avait fait un pacte avec le diable, et il se dit: «Je n'ai plus qu'à appeler à mon aide le compère de monseigneur». Aussitôt il vit paraître devant lui un beau monsieur qui lui dit de se trouver à onze heures à la Tour Maudite, s'il a bien l'intention de vendre son âme. Thomas s'y rend, et y trouve le diable et le seigneur. Le diable ordonne à celui-ci de donner de l'or qui vienne de ses parents, parce que avec l'or du diable on ne peut dorer les saints. Il est convenu que le pacte sera signé quand l'ouvrage aura été achevé. Thomas achète des feuilles d'or, et se met à travailler: la dorure était si belle qu'on venait de tous côtés pour la voir. Le jour où la dernière feuille fut posée, le recteur lui dit d'apporter son compte le lendemain, et à la porte de l'église Thomas rencontre le diable qui lui dit que puisque son ouvrage est terminé, il faut qu'il signe le pacte.—Non, répond le Doreur, je n'ai pas encore fini de dorer l'oreille du chien de saint Roch. Le recteur, qui avait tout entendu, lui donne de l'argent pour rembourser le seigneur ami du diable; et en passant par l'église, ils remarquent que la dorure, si brillante un instant auparavant, était verdâtre et noircie comme si la pluie était tombée dessus.—Tu as pris l'argent du diable? dit le recteur.—Non, répond Thomas, c'était celui du seigneur.—En ce cas, tout n'est pas perdu. Le recteur va chercher de l'eau bénite et quand il en a aspergé les statues elles redeviennent peu à peu brillantes. Thomas va reporter l'argent au seigneur qui lui dit de retourner vite chez lui, parce que le château va être foudroyé.
[Illustration: Une enseigne du Jeu de Paris en miniature]
SOURCES
CHARRONS.—Lady Gurdon, Suffolk Folk-Lore, 145.—Magasin pittoresque, 1874 (avril).—J.-F. Bladé, Poésies populaires de la Gascogne, II, 268.—A. Perdiguier. Le livre du Compagnonnage, I, 47; II, 196.—Ch. Guillon, Chansons populaires de l'Ain, 196.—Ouin Lacroix, Histoire des Corporations de Normandie, 181.—J.-F. Bladé, Contes populaires de la Gascogne, II, 362.
TOURNEURS.—Reinsberg-Düringsfeld, Sprichwörter.—Monteil,
l'Industrie française, II, 81.—A. Perdiguier, Le livre du
Compagnonnage, II, 43.—C. Pedroso. Pertuguese folk-tales,
Folk-Lore record, IV, 132.—Grimm, Contes choisis, traduction
Baudry, 164.
PEINTRES, VITRIERS, DOREURS.—L. Larchey, Dictionnaire d'argot.—La Bédollière, Les Industriels, 89 et suivantes.—Communications de M. Vinkel.—Régis de la Colombière, Les Cris de Marseille, 68.—C. de Mensignac. Superstitions de la Gironde.—Monteil, l'Industrie française, I, 234.—Henri Faure, Histoire de la Céruse. 54, 56.—A. Perdiguier, Le livre du Compagnonnage, I, 24; II, 196.—Kastner, Les Voix de Paris, 108.—Revue des Traditions populaires, VII, 590.—A. Ledieu, Traditions de Demuin, 168.—Paul Sébillot, Contes populaires de la Haute-Bretagne, II, 200.
[Illustration: Amour tourneur, frontispice de l'Art de tourner.]