Ailleurs, surtout dans l'Europe occidentale, le diable, loin d'être l'inventeur du métier, essaie en vain de l'apprendre, et est dupé par les forgerons. Un jour qu'il voyageait dans le pays de Vannes, il entra dans une forge et, ravi des beaux ouvrages qu'il voyait faire, il voulut apprendre le métier. «Hé bien! dit le forgeron, prends-moi ce gros marteau et quand le fer que j'ai dans le feu sera rouge, je le mettrai sur l'enclume, et tu vas dauber dessus vigoureusement, en alternant tes coups de marteau avec les miens.» Le diable se met à frapper fort, mais les puces de forgeron, ou, si vous aimez mieux, les étincelles, sautent autour de l'enclume et, si le forgeron a un tablier de cuir pour protéger son ventre, le diable n'a le sien protégé que par son poil de bouc. Aussi ces puces le mordent-elles impitoyablement. De plus le forgeron laissa le fer rouge tomber sur les jambes du diable, qui se crut de nouveau dans son enfer et se mit à fuir le plus vite possible.
En Haute-Bretagne, il n'eut pas beaucoup plus de chance: Un jour il arriva chez un maréchal, avec lequel il lia conversation.—Vos souliers, dit le forgeron, ne sont pas des meilleurs; si vous voulez, je vous ferrerai le talon, et ils seront comme neufs. Le diable y consentit. Le forgeron fit des clous pointus comme des alênes et longs comme le bras, puis il dit:—Maintenant, pour vous ferrer, il faut que je vous attache; vous savez que jamais on ne ferre les chevaux sans les attacher. Le diable se laissa faire, et quand les fers furent rouges, le forgeron en prit un, le plongea dans l'eau bénite et le mit sur le pied du diable, qui poussait des cris épouvantables; mais le forgeron continuait à les enfoncer, il ferra même le second pied en protestant qu'il n'avait jamais fait un ouvrage à moitié, et il les arrosait d'eau bénite en disant: Quand on a ferré un cheval, on arrose le fer. Il ne laissa le pauvre diable s'en aller qu'après l'avoir contraint, par un papier bien en règle, à renoncer à tous ses droits sur lui.
Dans un autre conte du même pays, le forgeron qui s'appelle Misère, n'ayant plus de fer dans sa forge, prend une grosse boucle d'argent et ferre l'âne du bon Dieu, qui, pour le récompenser, lui accorde trois dons: ce qui entrera dans sa blague ne pourra en sortir sans sa permission, qui s'assiéra dans sa chaise ne pourra se lever, et ceux qui monteront dans son noyer y resteront jusqu'à ce qu'il leur permette de descendre. Peu après Misère se donne au diable, qui doit l'emporter au bout de vingt ans; quand ils sont révolus, et qu'il vient le chercher, il lui dit de s'asseoir dans sa chaise; pour lui permettre de s'en aller, il exige vingt ans de répit, au bout desquels il persuade au diable de monter dans son noyer; il exige un autre délai pour le laisser descendre, et quand il est expiré, il défie le diable de se transformer en fourmi; celui-ci accepte la gageure, et quand Misère l'a enfermé dans sa blague, il le met sur son enclume et le bat jusqu'à ce que les forces lui manquent.
Le forgeron Sans-Souci, auquel Jésus-Christ avait accordé trois dons pour le récompenser du courage avec lequel il travaillait, trouve moyen de duper la Mort elle-même et la retint pendant cent ans sur son banc.
Plusieurs légendes, qui constatent l'orgueil que leur habileté inspirait aux forgerons, racontent la façon dont ils en sont punis; mais l'aventure n'a pas pour eux de suites bien fâcheuses. Un jour, dit un récit lorrain, l'Enfant Jésus voyant son père rêveur, lui demande ce qu'il a; Dieu le père lui répond qu'il y a en Limousin un forgeron, bon chrétien, charitable aux pauvres gens, de bon compte avec ses pratiques, mais qui ne deviendra jamais un grand saint, parce qu'il a trop d'orgueil. Jésus demande à son père la permission de descendre sur terre pour le convertir. Il se déguise en apprenti et arrive dans le village où demeurait Éloi, qui avait une enseigne sur laquelle étaient ces mots: Éloi le maréchal, maître de tous les maîtres, forge en deux chaudes. En entrant, Jésus dit:—Je vous souhaite le bonjour, maître, et toute la compagnie; avez-vous besoin d'un ouvrier?—Non, répond Éloi; et l'apprenti s'en va. Mais dans la rue, il rencontre des gens qui lui conseillent de retourner en saluant comme il est écrit sur l'enseigne. Jésus retourne et dit:—Je vous souhaite le bonjour, maître des maîtres. Avez-vous besoin d'un ouvrier?—Entre, répondit-il aussitôt; mais écoute: quand tu me parleras, aie soin de toujours dire: Maître de tous les maîtres, parce que, ce n'est point pour me flatter, mais des maréchaux comme moi qui font un fer en deux chaudes, il n'y en a pas deux en Limousin.—Chez nous, dit l'apprenti, nous forgeons en une seule chaude. Jésus fait rougir un morceau de fer, le prend dans ses mains, en disant qu'il n'a pas besoin de tenailles, le martèle sur l'enclume, et en peu de temps, il a un fer parfaitement arrondi. Saint Éloi veut l'imiter; mais il se brûle les doigts et ne peut finir le fer en une seule fois. Peu après arrive un cavalier, c'était saint Martin, dont le cheval était déferré. Éloi appelle son apprenti pour tenir le pied du cheval. Celui-ci lui répond que dans son pays on ne se donne pas tant de peine. Il coupe le pied du cheval, le met sur l'enclume, et quand il a été ferré, il le replace si bien qu'il n'y paraît pas. Éloi veut faire comme lui, mais il ne peut venir à bout de remettre le pied. Alors, il se jette aux genoux de l'apprenti, et reconnaît qu'il a un maître. Quand il se relève, cavalier et cheval ont disparu. Éloi ferme sa forge, et va partout prêcher la parole de Notre-Seigneur. On raconte, en Irlande, une légende analogue, sous une forme plus courte; et c'est l'ange gardien de saint Éloi qui vient le guérir du péché d'orgueil.
[Illustration: Cette gravure, signée Lenfant exeudit, est la copie, pour le motif principal, d'une autre gravure carrée signée Danuel où les tableaux épisodiques sont disposés autrement. (Musée Carnavalet.)]
Les variantes de ce thème sont extrêmement nombreuses, et, dans plusieurs, on retrouve au-dessus de la porte l'orgueilleuse enseigne: Le Maître des maîtres, dans le pays basque; en Norvège: Ici demeure le Maître maréchal; en Allemagne: Ici demeure le Maître de tous les maîtres.
Dans un conte allemand de Simrok, Jésus-Christ ferre également un cheval dont il a coupé la jambe; le maréchal n'essaie pas de l'imiter; mais au lieu de s'avouer vaincu, il demande d'autres preuves. Jésus prend un petit vieillard qui vient d'entrer dans la forge, et dit qu'il va le rajeunir, en le forgeant, sans lui faire de mal. Il prend le petit vieux, le plonge dans la fournaise jusqu'à ce qu'il devienne rouge comme une rose, le tire hors du feu et quand, après l'avoir touché une seule fois avec son marteau, il eut fait couler assez d'eau pour le rafraîchir, il le pose par terre transformé en jeune homme de vingt ans. Le forgeron a tellement confiance en son habileté, qu'il essaie d'imiter Jésus; il coupe les pieds d'un cheval, mais ne réussit qu'à les brûler, et sa belle-mère, vieille et bossue, au lieu de rajeunir par le feu, n'est plus qu'un petit monceau de cendres. Alors, il avoue qu'il a trouvé son maître, et d'un coup de marteau, il brise son enseigne. Le Seigneur, touché de son repentir, rajeunit la vieille et remet les quatre pieds au cheval.
En Russie, on raconte aussi l'épisode du rajeunissement opéré par le feu. Ce n'est plus une divinité bienfaisante qui veut donner une leçon à un ouvrier vaniteux, mais le diable qui, comptant sur l'orgueil du forgeron, opère ce miracle dans un simple but de vengeance. Un vieux forgeron avait fait peindre sur sa porte un démon semblable à l'un de ceux qu'il avait vus sur un tableau du Jugement dernier, et il était toujours poli avec lui. Mais il mourut, et son fils frappait sur l'image et lui crachait à la figure quand il allait à l'église. Le démon, pour se venger, se déguisa en apprenti. Un jour qu'il était seul à la forge, il proposa à une vieille dame de la rajeunir pour cinq cents roubles. Il la mit dans la fournaise, puis plongea les os dans une jatte de lait: quand il les retira, la dame était redevenue jeune. Elle retourna chez son mari et lui dit de se faire rajeunir par le forgeron. Celui-ci essaie d'imiter son apprenti; mais il ne réussit pas, et on le traîne à la potence. Le démon lui fait promettre de ne plus jamais le maltraiter, et il rajeunit aussi le seigneur.
La plupart des récits que nous avons rapportés sont des espèces de moralité, qui mettent en relief l'habileté des forgerons, et montrent comment ils ont été punis de leur orgueil; dans les contes d'aventures, leur rôle est aussi important: ils sont les héros même du récit, ou, plus rarement, des personnages épisodiques, et généralement ils finissent par réussir.