Parfois le baquet à tremper le papier est transformé par les apprentis en un billard aquatique, sur lequel roulent légèrement trois boules à peu près sphériques, taillées dans des morceaux de pierre ponce; des biseaux, ou, à défaut, de fortes réglettes, tiennent lieu de queues, ou bien un grand châssis, posé sur le marbre et dans lequel trois billes sont emprisonnées, forme un billard sec. Les biseaux servent aussi d'épées aux jeunes escrimeurs. Ils confectionnent encore des lampes primitives à l'aide de gros cadrats de 60 ou 80, remplis d'huile à machines et surmontées d'un filet posé à plat et percé d'un trou, dans lequel s'emmanche un petit tube formé d'une interligne roulée, garni de filasse; des papiers de couleur, disposés autour, en font des lanternes vénitiennes.

Jusqu'à la Révolution, les imprimeurs eurent leur fête du mai. Partout, elle était célébrée avec pompe et allégresse; mais c'est surtout à Lyon qu'il faut la chercher pour la retrouver dans toute sa splendeur. Les imprimeurs de cette ville faisaient ordinairement planter un mai devant l'hôtel du gouverneur.

Un autre mai des imprimeurs était un placard en vers, assez médiocrement payé sans doute à quelque poète famélique, et que les membres de la corporation affichaient dans leur boutique, auprès du rameau de verdure détaché du mai annuel et votif de la confrérie.

Les imprimeurs de Paris et ceux des autres villes de France avaient, dit l'Histoire de l'Imprimeur, la permission de se réunir aux jours de fêtes solennelles et religieuses sous la bannière de Saint-Jean-Porte-Latine. À ce patron orthodoxe, les imprimeurs de Lyon en joignaient un burlesque, dont ils célébraient non moins exactement la fête: c'était le momon ou mannequin bizarre qu'ils appelaient le seigneur de la Coquille, et qui n'était sans doute autre chose que la très étrange personnification des fautes typographiques ou coquilles. S'il en était ainsi, l'impénitence des imprimeurs à l'égard des erreurs de leur métier aurait été complète, puisqu'ils en riaient au lieu de s'en corriger. Voici ce qu'on lit dans une pièce rarissime de ce temps intitulée: Recueil faict au vray de la Chevauchée de l'Asne faicte en la ville de Lyon: et commencée le premier jour du moys de septembre mil cinq cent soixante six avec tout l'ordre tenu en icelle. Lyon, Guillaume Testefort: Un drôle ou masque tenoit une lance en main où estoit le guidon du seigneur de la Coquille, estant iceluy de taffetas rouge et au milieu d'iceluy un grand V verd, et au dedans d'iceluy V estoit escrit en lettres d'or: Espoir de mieux. Quant à la présence du V sur cette bannière du patron des bandes typographiques, par préférence à toute autre lettre, il faut vraisemblablement l'attribuer à ce que cette lettre, qui était alors notre u actuel, pouvant aisément être retournée et ainsi passer pour un n, se trouvait être de toutes celles de l'alphabet la plus favorable aux coquilles.

Cette mascarade solennelle se maintint longtemps à Lyon. Chaque année elle recevait, avec des rites nouveaux, des chants burlesques et des discours à l'avenant, dont le seigneur de la Coquille faisait naturellement les frais d'impression. Ils portaient des titres dans le genre de celui-ci: Plaisants devis… extraits la plupart des Oct. de AZ recitez publiquement le dimanche 6 mars 1591, imprimée à Lyon par le seigneur de la Coquille.

Vers 1840, d'après la Physiologie de l'imprimerie, voici comme se passaient les fêtes de l'imprimerie: Le 6 mai, jour de la Saint-Jean-Porte-Latine, est la fête des compositeurs; le singe fait ce qu'il appelle ses frais. Tous les compagnons du même atelier se réunissent pour aller dîner aux Vendanges de Bourgogne, et cet illustre restaurant devient alors le théâtre des débauches les plus désordonnées. Cette délicieuse noce dure au moins trois jours, jusqu'à ce qu'enfin les eaux soient devenues tellement basses qu'il faille retourner à ce maudit atelier. Quand vient la Saint-Martin, patron des ouvriers imprimeurs, les ours se partagent le boni, ou si vous aimez mieux toutes les amendes de l'année, et au lieu, à l'exemple des singes, d'employer leur argent à faire un fameux dîner, ils dissipent leur Saint-Jean en bourgogne ou en gris de Suresnes.

Les imprimeurs sont trop modernes et vivent trop à l'écart des ouvriers ordinaires pour jouer un rôle quelconque dans les contes populaires, ils ne figurent même pas, à ma connaissance, dans ceux qui appartiennent à la série comique ou satirique. Les chansons populaires n'en parlent pas davantage, et s'ils ont été quelquefois mis sur la scène de nos jours, l'ancien théâtre ne les connaît pas. Des artistes d'un grand mérite nous ont laissé des intérieurs d'imprimerie (p. 5, 9) ou ont gravé des compositions où l'art de la typographie est surtout un caractère emblématique (p. 21, 25); mais l'imagerie proprement dite des typos est assez pauvre. Les caricatures, se bornent presque toujours à représenter l'ouvrier, ou l'apprenti coiffé du bonnet de papier qui fut, pendant la première moitié de ce siècle, un des attributs de la profession, mais qui appartient maintenant à l'archéologie. Le surnom de singe, appliqué aux compositeurs, n'a guère tenté que les caricaturistes américains (p. 31).

En revanche, il existe un certain nombre d'historiettes ou d'ana, plus ou moins amusants, dont les typographes sont les héros.

On sait qu'un typographe «met en pâte» ou «fait de la pâte» quand il laisse tomber une poignée de lettres composées; le résultat de cet accident se nomme pâté, de même que l'assemblage sans ordre des lettres ainsi mélangées dans une composition postérieure. Au siècle dernier, «Des compagnons imprimeurs s'étaient avisés de former une affiche avec deux paquets de «pâté» recomposé. Ce texte était établi sur deux colonnes, précédé du titre AVIS AU PUBLIC et d'une initiale ornée, et terminé par une défense au public de déchirer ledit placard, ainsi qu'aux afficheurs de le couvrir avec d'autres. Une enquête ouverte pour rechercher les auteurs de cette gaminerie amena leur découverte; on reconnut qu'ils avaient tiré de leur oeuvre une douzaine d'exemplaires, dont un est joint à la note d'enquête, pour s'amuser à l'occasion du Carnaval.»

[Illustration: Printer devil d'après Les Anglais peints par eux-mêmes.]