Un jour Lénard avisa un arbre et cueillit un de ses fruits; c'était une poire sauvage appelée dans le pays poire d'étranglard, tellement âcre que Lénard, après l'avoir goûtée, la jeta vivement loin de lui.
Le hasard voulut qu'elle tombât sur un petit arbuste, où quelques mois plus tard, le voleur, en passant par le même endroit, la retrouva; par curiosité il la prit, et charmé de la belle couleur qu'elle avait revêtue, la porta à ses lèvres.
La poire amère qu'il avait dédaignée était devenue d'une saveur exquise. Frappé de ce fait, Lénard devint pensif, il eut honte de sa conduite, et pris d'un repentir soudain il s'écria: «Tout s'amende ici-bas; il n'y a que moi qui suis de plus en plus criminel. Eh bien! je changerai; et Lénard le criminel deviendra désormais Lénard l'honnête homme». Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il entendit les cris d'un roulier, essayant de retirer son attelage d'une des nombreuses ornières qui remplissaient le chemin.
Lénard vola au secours du charretier, qui trompé par sa mauvaise réputation, et croyant avoir à défendre sa vie, court sur le brigand et l'assomme d'un coup de garrot.
Avant d'expirer Lénard fit part au roulier de l'intention qu'il avait eue de réformer sa vie; dès lors la pitié populaire en fit un saint.
Vers 1870, on lui a élevé le tombeau qu'on aperçoit aujourd'hui sur la lande, témoin de ses crimes et de sa conversion. Le curé d'Andouillé cria au sacrilège et fit démolir le tombeau; mais il a été réédifié par les soins des habitants qui y voient une source de profit pour le pays. Le vendredi saint la tombe de saint Lénard est le but d'un pèlerinage, et on l'invoque pour la guérison des douleurs rhumatismales.
(Orain, Géographie d'Ille-et-Vilaine, p. 465.)
J'ai donné dans mes Contes populaires de la Haute-Bretagne, t. I, p. 343, une version de cette légende recueillie à Ercé-près-Liffré; d'après elle saint Lénard fut un méchant farceur, mais non un brigand; il se contentait de jouer des tours aux rouliers en creusant des ornières ou en plaçant sur la route d'énormes pierres; il se cachait derrière les arbres pour jouir de leur déconvenue. L'épisode de la poire (ici c'est une pomme sauvage) qui s'amende en vieillissant s'y retrouve aussi, ainsi que la mort tragique de Lénard converti. D'après ma version, le tombeau aurait été érigé par un homme qui, passant près de là, aurait été irrévérencieux à l'égard de saint Lénard, qui se vengea en le rendant boiteux par des douleurs rhumatismales. On raconte dans le pays nombre de punitions analogues, ou de guérisons miraculeuses obtenues par l'intercession de saint Lénard.