Rien ne peut s'accomplir sans lutte et sans douleur.
Quel patient effort pour que s'ouvre une fleur!
M. BOUCHOR, Les Mystères d'Eleusis.
Le génie, c'est un grand effort.
Il se produit d'ailleurs, à la suite d'efforts cérébraux intenses, un phénomène psychique remarquable: c'est cette sorte d'excitation des facultés inventives, que finit par provoquer la réflexion même. L'inspiration, dit E. Pailleron, peut être comparée à la mise en train des hauts fourneaux: «quand c'est rouge, tout va bien[43]». Selon A. Daudet et quelques autres écrivains, ce phénomène se produirait soudainement, comme une crise. «Tout à coup, brusquement, sans qu'on sache pourquoi ni comment, la crise du travail commence. C'est comme un surcroît de chaleur vitale qui monte au cerveau; on est pris, envahi par son sujet et on se met à écrire avec lièvre. Alors rien ne vous arrête; l'encrier est vide, le crayon est cassé; peu importe, on va toujours. On s'irrite contre la nuit qui tombe, et l'on se crève les yeux dans le crépuscule en attendant la lampe qui ne vient pas. On dispute le temps au sommeil et aux repas. S'il faut partir, aller à la campagne, faire un voyage, on ne peut pas se décider à quitter le travail, on écrit encore debout, sur un coin de sa malle[44].» Ainsi, à force de réflexion, on arrive à déterminer une sorte d'inspiration supérieure, parfois pénible encore, quelques écrivains en parlent comme d'un état d'obsession et de fièvre, mais productive, féconde, dans laquelle toutes les facultés s'exaltent à la fois.
CHAPITRE VI
LA QUESTION DU VERS ET L'AVENIR DE LA POÉSIE
Une dernière question nous reste à résoudre, celle de savoir s'il est bon que la pensée poétique se donne une expression verbale particulière.
Il est naturel qu'ayant à exprimer des pensées et des sentiments d'une nature spéciale, les poètes se soient fait leurs procédés d'expression spéciaux. Jamais ils n'ont parlé tout à fait la même langue que le vulgaire.
Sans doute la différence entre la langue usuelle et la langue poétique tend à s'atténuer.
Les temps sont passés où le vocabulaire de la poésie se différenciait de celui de la prose au point de devenir un véritable idiome. Les poètes ont également renoncé à ce purisme, à ce souci d'élégance et de noblesse, qui leur faisait écarter comme indigne d'eux le mot précis, technique. Ils dédaignent la périphrase. Ils ne craignent pas d'appeler les choses par leur nom. Entre la prose et la poésie il n'y a plus de cloisons étanches; les deux vocabulaires tendent à s'unifier.