Mais voici la différence essentielle, fondamentale qui sépare la poésie de la prose. La poésie s'est donné une forme qui est bien à elle, qu'elle se réserve pour son usage particulier, et dans laquelle elle s'enferme plus volontiers que dans toute autre. C'est la forme du vers.
D'où vient le plaisir particulier que nous éprouvons à lire ou entendre des vers? A cette question, nous serions tentés de répondre immédiatement: de leur contenu poétique. S'ils produisent un tel effet esthétique, n'est-ce pas par la vertu qu'ils ont d'agir sur l'imagination, par la splendeur des visions qu'ils nous suggèrent, par ce luxe de comparaisons et de métaphores, par la profondeur ou la noblesse des sentiments qu'ils expriment, par leur poésie en un mot? Rien de plus juste. Mais on n'a pas répondu à la question. La poésie en effet n'est pas chose essentielle au vers, et qui explique son attrait particulier. Comme nous l'avons constaté, on trouve aussi de la poésie dans la prose. D'autre part, le vers n'est pas nécessairement poétique; il en est d'excellents qui valent par de tout autres qualités que celle-là.
Dans ce vers de Racine qu'admirait tant Flaubert,
La fille de Minos et de Pasiphaë!
où est la poésie?
Peut-être la poésie produit-elle plus d'effet dans les vers que dans la prose, et s'y rencontre-t-elle plus fréquemment, pour des raisons qui restent à expliquer. Mais ce n'est pas dans cette prédominance que peut consister l'attrait très spécial des vers. Il le faut chercher dans quelque chose d'inhérent à la versification; et cette chose est évidente; elle saute aux yeux par la seule disposition typographique des vers; c'est le rythme.
La parole humaine a naturellement un certain rythme. Les phrases que nous prononçons, bien qu'elles ne soient assujetties à aucune cadence prédéterminée, ont cependant une tendance à prendre une longueur moyenne, et à se construire suivant un même type, ramenant à intervalles à peu près égaux des intonations à peu près semblables. Toute émotion tend à accentuer encore cette périodicité. Dans l'émotion extrême, la parole devient absolument rythmique, comme l'est une plainte, un rire d'allégresse ou une adjuration passionnée. Dès que l'on a songé à mettre de l'art dans la parole, l'idée devait donc tout naturellement venir de régulariser ce chant spontané de la voix, et d'en fixer le rythme. On a essayé de bien des systèmes de versification; actuellement encore on trouverait chez les différents peuples une grande variété de formes poétiques, combinées de manière plus ou moins ingénieuse; mais le but poursuivi est toujours le même: donner à la parole humaine un rythme défini.
Le plaisir essentiel que peut donner le vers est donc celui que peut donner le rythme. L'oreille s'adapte à cette cadence qui lui devient un besoin; elle attend avec une sorte d'anxiété le retour de l'impression sonore qu'elle se tient d'avance toute prête à recevoir, et c'est chaque fois qu'elle la retrouve un plaisir d'attente satisfaite. L'intelligence jouit de l'aisance avec laquelle la phrase ainsi scandée se perçoit et se retient; objectivement et d'une manière toute désintéressée, elle admire la régularité de ces formes sonores, leurs qualités de facture, l'ingéniosité de leurs combinaisons. Que la phrase poétique, sans rien perdre de sa logique et de son expression, puisse se prêter ainsi aux exigences du vers, qu'elle change de pied quand il le faut, retombe avec tant de grâce sur le rythme voulu, c'est un jeu difficile, un véritable tour de force dont les initiés savent apprécier le mérite. Enfin et surtout, dans le rythme poétique, nous jouissons de la régularité, de la mise en ordre, de la cadence des pensées elles-mêmes. Ne parlons pas toujours des mots et des phrases. Qu'est-ce que cela quand nous lisons des vers? Le mot n'est qu'un signe; l'essentiel est la pensée, l'image, le sentiment exprimé.
Ce qu'il y a de merveilleux dans le vers, c'est qu'en rythmant les phrases il rythme le sentiment et la pensée. Le récitant, et par sympathie l'auditeur, est entraîné, porté par ce mouvement sonore; son être entier en prend la cadence; de chaque vers il reçoit un élan; et périodiquement, suivant un plus large rythme, chaque stance lui apporte un nouvel afflux d'émotions et de pensées. C'est une houle puissante comme celle de l'Océan, qui le soulève et le berce. Dans l'audition d'un poème, ce ne sont donc pas seulement nos perceptions auditives, c'est notre activité cérébrale toute entière qui prend la forme périodique et s'ordonne suivant un rythme régulier[46]; on a réussi, chose qui eût pu sembler tout d'abord impossible, à donner une sorte de beauté plastique à de simples états de conscience.
Le vers est donc esthétiquement plus riche que la prose; il met en harmonie des éléments plus nombreux. Il contient en somme plus de beauté.