§ 2. — ÉLÉMENT ESTHÉTIQUE.
Notre définition est évidemment incomplète. Dans l'analyse que nous avons faite de l'état de conscience poétique, nous n'avons signale que la modification produite dans le fonctionnement de l'intelligence. Nous devons trouver autre chose, et nous savons d'avance de quel côté nous devons chercher. Il serait trop étrange que dans une théorie psychologique de la poésie, le sentiment ne tint aucune place. C'est un nouvel élément psychique qu'il nous faut rétablir dans notre définition. En l'omettant jusqu'ici, nous avons mieux fait sentir son importance.
La poésie nous donne d'abord et à tout le moins un sentiment particulier, qui doit se retrouver dans toute rêverie et ne pas se rencontrer ailleurs, le sentiment de rêver. Il est impossible en effet qu'un mode d'activité mentale aussi déterminé ne donne pas à notre conscience une teinte de sentiment particulière[3]. Mais ce sentiment, si caractéristique qu'il soit, est évidemment chose secondaire: il est l'effet consécutif de la modification survenue dans notre activité psychique; il nous fait prendre conscience de cette modification, il n'y ajoute presque rien. Dans nos moments de poésie, nous sentons bien qu'il y a en nous tout autre chose que cette simple impression; nous avons conscience d'un changement plus important dans notre manière d'être.
Dans nos contemplations les plus poétiques, toujours nous trouverons quelque sentiment pénétrant, qui peu à peu nous envahit tout entiers, au point de remplir pour ainsi dire la conscience, d'en déborder, et de nous donner le besoin d'exhaler en un soupir, en une brève exclamation, en quelques paroles expressives, cet excès d'émotion. Quand cet état contemplatif aura pris fin, les images qu'il aura fait passer dans notre esprit seront peut-être oubliées, mais l'émotion subsistera: longtemps encore après que nous serons rentrés dans la vie réelle, notre disposition morale se ressentira des sentiments dont nous étions imprégnés pendant notre rêverie; et nous garderons au cœur des regrets confus, de vagues espérances, des tristesses, des pitiés, des angoisses inexplicables, une impression d'avoir trouvé ou perdu quelque indicible bonheur.
La rêverie procède d'ordinaire du sentiment; c'est parce que quelque événement ou quelque vision nous a émus, que notre imagination est ébranlée et se met en mouvement. Les images qu'elle nous apporte se mettent en harmonie avec ce sentiment; elles en accentuent le caractère; nous en recevons un surcroît d'émotion; et le sentiment initial, ainsi exalté par son expression même, se trouve porté rapidement à son maximum d'intensité.
Chez tout homme l'état de rêverie est déjà par lui-même favorable au développement des sentiments; il donne à nos représentations un réalisme plus saisissant; nous ne nous faisons pas seulement une idée des choses qui peuvent nous émouvoir, nous les voyons, nous en avons la sensation. Par cela même que notre intelligence est engourdie et l'activité de l'imagination dominante, tous nos sentiments tendront plutôt à s'exagérer. En même temps ils seront plus saturés, plus chargés de pathétique, mieux dégagés de l'élément purement intellectuel que ceux que nous pouvons éprouver dans notre état de pleine lucidité.
Chez le poète, c'est-à-dire chez l'homme exceptionnellement imaginatif et qui par un véritable entraînement professionnel a exagéré encore cette particularité de son tempérament, les mêmes phénomènes se reproduiront à une plus haute puissance. La sensibilité sera en équilibre instable, prête à s'exalter ou à se déprimer sous le moindre prétexte; ce seront de brusques explosions d'enthousiasme, d'allégresse triomphante ou des désespoirs, des prostrations absolues; toutes les passions prendront le ton lyrique.
La poésie nous apparaît donc comme présentant ce caractère spécial, d'agir profondément sur la sensibilité: c'est une rêverie sentimentale. Ces mots, je le reconnais, ont quelque mollesse; ils tendraient plutôt à désigner un état faible de l'imagination et du cœur qu'un état fort et actif: en les prononçant, on se figure un esprit qui s'en va à la dérive, des visions inconsistantes, des sentiments fades et affectés. Il est trop évident que ce n'est pas ainsi qu'il faut concevoir la vraie poésie. Elle nous apporte aussi, avec des images éclatantes, des sentiments intenses; ce ne sera plus alors une rêverie sentimentale; ce serait plutôt un rêve passionné. Ce qu'il nous faut retenir pour le mettre dans notre définition, c'est ce caractère pathétique que présentent les images suggérées par la poésie. Disons donc, pour éviter toute équivoque, qu'elle doit être une rêverie émue.
Sommes-nous arrivés au terme de notre analyse? Suffit-il de nous laisser aller à une rêverie quelconque pour nous sentir en état poétique? Quelque chose nous manque encore, quelque chose d'essentiel, et que pourtant par un oubli singulier un certain nombre de théoriciens ont négligé de faire entrer dans leur définition de la poésie: l'élément esthétique.