Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. Il n'y a pas de raison, par exemple, pour appeler humour l'humeur de Montaigne.
Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette expression est d'une clarté parfaite; elle ne cache aucun mystère ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode lorsqu'il a dit: «Ce sont icy mes humeurs et opinions; je les donne pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire; je ne vise icy qu'à découvrir moi-mesme, qui seray par adventure autre demain, si nouveau apprentissage me change.»—«Ceux qui écrivent par humeur, dit La Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: comme elle n'est pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont le plus aimés.» Et il explique ce qu'il faut entendre par «ceux qui écrivent par humeur»: ce sont les écrivains «que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier». Justifiant d'avance par son propre exemple la remarque de La Bruyère, Montaigne disait: «Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite.»
Les Essais de Montaigne sont des causeries où il se laisse aller à toutes les digressions que lui suggéré son humeur, marchant, selon son expression, «d'autant plus picquamment que plus obliquement». C'est pourquoi Balzac remarquait que «Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais non pas toujours ce qu'il va dire».
Donnant à la même idée une expression bouffonne, un autre humoriste, Laurence Sterne, écrit: «De toutes les manières de commencer un livre en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus religieuse: car je commence par écrire la première phrase, et je me confie au Tout-Puissant pour la seconde.» Les ouvrages de Sterne ne sont, en effet, qu'une suite de digressions. On rencontre dans son roman de Tristram Shandy mainte extravagance comme celles-ci: «Une impulsion soudaine me traverse l'esprit: Baisse le rideau, Shandy! Je le baisse. Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram! Je la tire. Allons! à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me diriger dans cette affaire.»—«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; pourquoi en fais-je mention? Demandez à ma plume: c'est elle qui me mène, je ne la mène pas.» —«Ce chapitre, je le nomme le chapitre des CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume suivant, si je vis sera mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de conserver quelque liaison dans mes ouvrages.»
Notons toutefois, dès à présent, une nuance importante entre l'humeur de Montaigne et l'humour de Sterne. Le désordre de l'écrivain français est plus naturel que systématique, et l'on s'en aperçoit bien quand on compare le premier texte des Essais, où le plan de l'auteur est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes, où des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de plus en plus son idée principale. Le désordre de l'écrivain anglais, au contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie bizarre et paradoxale de l'art d'écrire. Or, pour désigner cette humeur artificielle, il me semble que notre mot français, quoi qu'en pense M. Genin, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un terme aussi exotique, aussi étrange que la chose qu'il doit désigner: il faut dire l'humour et non plus l'humeur.
Quels sont, en somme, les sens dans lesquels les deux mots peuvent être employés indifféremment l'un pour l'autre? Ce sont tous ceux où l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et d'autant plus originale, sans ambition de former dans la littérature un genre de style et d'esprit complètement distinct et à part.
Notre vieux mot national suffît pour désigner l'humour tel que le définit M. Hillebrand: «Ce bon plaisir arbitraire du poète qui, au lieu de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des règles, n'écoute que son humeur momentanée, rit ou pleure, s'agite ou rêve selon les ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice[1].»
Notre vieux mot national suffît encore pour désigner l'humour tel que le définit M. Montégut: «Qui dit humour dit esprit de tempérament, traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité, candeur, naïveté, bonhomie, génialité[2].»
Oui, tant que l'humour n'est que l'humeur, c'est tout bonnement le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament, par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que la raison parlant avec finesse. Saillies, boutades, calembredaines, disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les éclairs d'une vivacité spirituelle, toutes les grâces d'une feinte niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymologique d'humour, et quiconque possède ce talent ou plutôt ce don peut à bon droit s'appeler humoriste.
M. Montégut a raison en un sens de définir l'humour comme il l'a fait; mais il a tort de croire que sa définition soit complète et de s'appuyer sur elle pour contester à Sterne une partie de son renom d'humoriste. «Sterne, écrit-il, mérite le nom d'humoriste pour sa sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et plus artificiel que spontané.»