Voilà pourquoi il aime à rapprocher, à confondre des choses que notre point de vue borné de gens graves nous fait considérer comme contraires: les larmes et le rire, la tristesse et la joie, la sagesse et la folie, la grandeur et la petitesse; voilà pourquoi il débite gravement des plaisanteries, signale avec soin le côté grotesque de tout ce que les hommes vénèrent et, dans le récit d'une scène émouvante ou douloureuse, ne manque jamais de faire entrevoir l'ombre de ridicule qui se projette impitoyablement sur tous les accidents de la vie humaine. Le rire tout à coup surgit de quelque coin, comme le gros bras nu du Suisse endormi dans le tableau célèbre où Saint-Simon peint la cour de Versailles à la mort de Monseigneur.

L'humoriste est effrontément cynique, non pas tant par goût pour le libertinage, que par mépris pour le décorum hypocrite, afin de rire des pudeurs effarouchées, de retourner l'envers de l'étoffe et d'exhiber à nu la bête qui est dans l'homme. Soulever tous les voiles; produire sur la scène les mystères des coulisses et les secrets du machiniste; livrer aux regards téméraires le cabinet de toilette de la beauté; traîner sous les yeux du public les héros tels qu'ils sont pour leur valet de chambre, en pantoufles, chemise de nuit et casque à mèche; humilier tout ce qui est fier, exalter tout ce qui est humble: c'est la volupté de l'humoriste.

En bonne logique, l'humour est la négation même et la ruine de l'art, puisque le mépris de l'univers, principe de l'humour, embrassant tout ce qui existe, doit comprendre l'art comme les autres choses; et nous voyons, en effet, les humoristes conséquents faire profession de mépriser jusqu'à la forme qu'ils donnent à leur pensée.

Ils altèrent à cœur joie la beauté de leur œuvre, en dérangent l'harmonie, en bouleversent les proportions, se livrent à des écarts de toute sorte, bizarreries, lazzis et zigzags de plume. S'ils ne se sentent pas de folie naturelle, ils se font une folie par raison. Coiffés du bonnet à clochettes, affublés d'une veste d'arlequin, ils saluent la noble compagnie le dos tourné, en lui montrant «le lieu que les Arabes appellent al-katim[2]», ouvrent généralement leur livre par une culbute et le ferment sur une pirouette. Rabelais remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe en perpétuels hors-d'œuvre: ici l'histoire d'une abbesse des Andouillettes, là une fable de Hafen-Slawkenbergius, de Nasis, en latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi: «Pt ...r ...ing—twing—twing—prut—trut (c'est un abominable violon). Tr...a...e...i...o...u—twang...Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle, diddle, dum dum ... twaddle diddle, twiddle, diddle, twoddle diddle, twuddle diddle—prut—trut—krish—krash—krush.»

Mais il est clair que l'humour est obligé de se modérer lui-même. Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction de toute espèce de plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et de la forme, le rien pur et simple,—zéro. Aussi l'humoriste a-t-il beau se piquer d'excentricité, il s'impose une règle et une mesure; il n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, à la grande loi de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie, il se surveille et se possède très bien; ce Socrate en démence n'est pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait.

Inconséquence piquante! il a du goût, ce grotesque briseur de lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition, vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et non pas toujours sous la table, comme il s'en vante), mesurer son coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux. C'est ici la contradiction intime de l'humour. Comme tant d'autres contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort, mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister littérairement et d'être à sa manière un artiste. L'humour, qui semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque chose de très factice et de très voulu. Il devient aisément choquant par affectations, et alors rien n'est plus insupportable; ici comme partout, la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la manière, est le mystère du goût, le secret du talent.


Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus ou moins abstraites, pour considérer l'humour dans les faits de l'histoire et dans les œuvres de la littérature; mais je ne saurais avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de produire çà et là quelques exemples, sans m'astreindre à un ordre logique rigoureux.—Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le génie dans ses rapports avec l'humour sera plus loin l'objet d'un examen spécial.

On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait connu et pratiqué l'humour? La réponse dépend naturellement de l'explication qu'on donne de ce mot: à l'entendre dans toute la plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux choses profondément contraires. La seule supposition d'une existence possible de l'humour au siècle de Périclès et de Phidias serait une témérité sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques, l'humour, fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de se corrompre, cache au sein de la terre ses couleurs de mauvais goût et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de santé, et l'humour est une maladie; l'homme est heureux, croyant, et l'humour est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état d'équilibre parfait, et l'humour est le renversement frénétique de tous les rapports et de toutes les proportions.

Quel est le principe de l'immortelle beauté de l'art et de la nature humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière avec l'esprit? «Les anciens, a dit Jean-Paul, aimaient trop le monde et la vie pour les mépriser à la façon de l'humour