Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la société; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint l'humanité; mais il ne paraît point avoir eu et il n'a jamais exprimé, non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de l'humaine folie. Il n'a pas la haute sagesse de Rabelais proclamant par l'organe de Panurge que «tout le monde est fol». Le spectacle actuel du monde, dans le rôle nettement défini de chaque acteur, absorbait uniquement son attention; il n'avait pas le loisir ou le goût de laisser s'envoler bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de l'éternité.


En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se dédoubler et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était pas averti pur l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans plusieurs de ses œuvres. «Il s'est joué le premier», écrit son camarade Lagrange, «en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille et qui regardaient ce qui se passait dans son domestique.»

Ce n'est pas tant dans l'Impromptu de Versailles (la seule pièce de Molière louée expresse-meut par Jean-Paul) que j'admire cette puissante objectivité humoristique du poète, que dans George Dandin, le Malade imaginaire et le Misanthrope. Voilà les œuvres où Molière s'est réellement élevé par le rire au-dessus de ses propres douleurs, el il n'y a rien de plus fort, rien de plus étonnant. Ce miracle d'humour a tellement frappé M. Humbert, qu'il n'hésite pas à dire que l'objectivité même d'un Shakespeare ou d'un Gœthe n'a rien d'aussi extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les folies de la pièce et du ballet qui la termine, de ce prologue triste comme la mort:

Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,
Vains et peu sages médecins;
Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins
La douleur qui me désespère!...

Nous avons fait ailleurs une assez ample connaissance avec l'humour de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie d'Antoine et Cléopâtre[5], et nous avons signalé la scène qui se passe à bord de la galère de Sextus Pompée comme la plus humoristique de son théâtre. D'autres pièces, Hamlet par exemple et le Roi Lear, sont hautement humoristiques, en ce sens qu'elles nous laissent l'impression profonde du néant du monde et de la vie.—Mais ce n'est point par ce dernier mot de la sagesse qu'il convient de commencer une revue générale de l'humour du grand poète.

Partons du clown, qui est, dans ses tragédies comme dans ses comédies, le personnage humoristique par excellence. Pourquoi humoristique? Ce n'est pas seulement parce qu'il dit des facéties et fait rire par sa balourdise; cette fonction vulgaire est la partie inférieure de son rôle; le vieux théâtre anglais et les poètes qui ne sont point de vrais humoristes se sont contentés de cela. Shakespeare a élevé le clown ou plutôt le fou (car ce mot indique dans la hiérarchie un degré supérieur, et bon nombre des clowns de son théâtre ne sont que de gros balourds sans esprit), Shakespeare, dis-je, a élevé le fou à la hauteur d'un interprète bouffon de sa propre sagesse. Il a personnifié en lui son humour ou son ironie.

«Le fou, dit finement Ulrici, est avec conscience ce que les autres personnages de la comédie sont sans le savoir, un fou; et par cette vue juste il cesse d'être fou, il acquiert le droit de dire: Le plus fou de nous tous n'est pas celui qu'on pense; et il devient pour son entourage le miroir de la vérité.»

Le galimatias de Pierre-de-Touche, dans Comme il vous plaira, renferme la pensée intime de cette comédie, où le bon sens de Shakespeare a raillé doucement la vie pastorale pendant que son instinct de poète se complaisait à en célébrer lyriquement les charmes. «Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre-de-Touche? demande Corin.—Franchement, berger, en tant qu'elle est solitaire, je l'apprécie fort; mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie misérable. En tant qu'elle se passe à la campagne, elle me plaît beaucoup; mais en tant qu'elle se passe loin de la cour, elle est fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à mon humeur; mais, comme vie dépourvue d'abondance, elle est tout à fait contre mon goût.»