Dès que le ministère ne posait pas la question de confiance, il n'était pas douteux que le vote serait une manifestation contre le droit de visite. Ne pouvant empêcher cette manifestation, les amis de M. Guizot se flattèrent qu'elle aurait moins le caractère d'un succès de l'opposition et d'un blâme contre le cabinet, si la rédaction adoptée par la Chambre émanait d'un membre de la majorité. En conséquence, un ministériel notoire, M. Jacques Lefebvre, proposa, avec l'assentiment unanime de la commission de l'adresse, un amendement proclamant, comme celui de M. Billault, «la nécessité de préserver de toute atteinte les intérêts du commerce et l'indépendance du pavillon»; la seule différence était qu'on y avait inséré le mot de «confiance». Cette démarche ne se fit évidemment pas à l'insu et contre la volonté du ministère: mais nous doutons que M. Guizot ait connu à l'avance et approuvé le commentaire apporté à la tribune par M. Jacques Lefebvre. Celui-ci fit valoir que sa rédaction était celle qui condamnait le plus absolument tout droit de visite, et il exprima le vœu, non seulement que la convention de 1841 ne fût pas ratifiée, mais aussi «que celles de 1831 et de 1833 cessassent, le plus tôt possible, d'être mises à exécution». Il détermina ainsi les membres de la gauche à abandonner leur amendement et à se rallier au sien; c'était évidemment son but; mais pensait-il à la situation où un tel commentaire mettait M. Guizot?
Si le ministre déclarait repousser l'amendement, il désavouait ses amis; s'il l'acceptait, il se désavouait lui-même. En cet embarras, il sut du moins garder la dignité et la fierté de son attitude oratoire. Il ne combattit pas l'amendement, mais ne promit pas de s'y soumettre. «Quelle que soit la difficulté que j'éprouve, dit-il, un double devoir m'appelle impérieusement à cette tribune: le premier, envers une grande et sainte cause que j'ai toujours défendue et que je ne déserterai pas aujourd'hui; le second, envers la couronne que j'ai l'honneur de représenter sur ces bancs et dont je ne livrerai pas les droits.» Pour remplir le premier de ces devoirs, il défendit, une fois de plus, le principe du droit de visite, sans reculer devant le flot grossissant des préventions contraires; il soutint avec force que la convention signée par lui ne portait pas atteinte à la liberté des mers. «Les mers, dit-il, restent libres comme auparavant; il y a seulement un crime de plus inscrit dans le code des nations, et il y a des nations qui s'engagent à réprimer en commun ce crime réprouvé par toutes. Le jour où toutes les nations auront contracté ce même engagement, le crime de la traite disparaîtra. Et ce jour-là, les hommes qui auront poursuivi ce noble but à travers les orages politiques et les luttes des partis, à travers les jalousies des cabinets et les rivalités des personnes, les hommes, dis-je, qui auront persévéré dans leur dessein, sans s'inquiéter de ces accidents et de ces obstacles, ces hommes-là seront honorés dans le monde, et j'espère que mon nom aura l'honneur de prendre place parmi les leurs.» Puis, abordant un autre ordre d'idées, le ministre ajoutait: «J'ai aussi à défendre la cause des prérogatives de la couronne. Quand je parle des prérogatives de la couronne, je suis modeste, messieurs, car je pourrais dire aussi que je viens défendre l'honneur de mon pays. C'est l'honneur d'un pays que de tenir sa parole.» Il rappela alors comment, en 1838, la France, «après y avoir bien pensé sans doute», avait, de concert avec l'Angleterre, proposé aux autres puissances de faire une nouvelle convention pour l'extension du droit de visite, comment cette convention avait été conclue. «À la vérité, disait-il, le traité n'est pas encore ratifié, et je ne suis pas de ceux qui regardent la ratification comme une pure formalité à laquelle on ne peut d'aucune façon se refuser quand une fois la signature a été donnée; la ratification est un acte sérieux, un acte libre; je suis le premier à le proclamer. La Chambre peut donc jeter dans cette affaire un incident nouveau; elle peut, par l'expression de son opinion, apporter un grave embarras, je ne dis rien de plus, un grave embarras à la ratification. Mais, dans cet embarras, la liberté de la couronne et de ses conseillers reste entière, la liberté de ratifier ou de ne pas ratifier le nouveau traité, quelle qu'ait été l'expression de l'opinion de la Chambre. Sans doute, cette opinion est une considération grave et qui doit peser dans la balance; elle n'est pas décisive, ni la seule dont il y ait à tenir compte. À côté de cette considération, il y en a d'autres, bien graves aussi; car il y a peu de choses plus graves pour un gouvernement que de venir dire à d'autres puissances avec lesquelles il est en rapport régulier et amical: «Ce que je vous ai proposé, il y a trois ans, je ne le ratifie pas aujourd'hui; vous l'avez accepté à ma demande; vous avez fait certaines objections; vous avez demandé certains changements; ces objections ont été accueillies, ces changements ont été faits, nous étions d'accord; n'importe, je ne ratifie pas aujourd'hui.»... Je le répète en finissant: quel que soit le vote de la Chambre, la liberté du gouvernement du Roi, quant à la ratification du nouveau traité, reste entière; lorsqu'il aura à se prononcer définitivement, il pèsera toutes les considérations que je viens de vous rappeler, et il se décidera sous sa responsabilité.»
La Chambre ne contesta pas cette réserve si hautement formulée au nom du gouvernement, mais elle n'en persista pas moins, de son côté, à se prononcer contre le nouveau traité, et telle était la force du mouvement, que l'amendement de M. Jacques Lefebvre fut adopté à la presque unanimité. Le Journal des Débats chercha tout de suite à atténuer la portée politique de ce vote: «La Chambre, dit-il, a voulu seulement donner au ministère un avertissement amical et bienveillant; c'est pour cela qu'elle a écarté ceux qui voulaient non pas avertir le ministère, mais le blâmer. Le vote n'a donc en définitive ni avancé ni reculé les affaires de l'opposition.» Naturellement, ce n'était pas l'avis des journaux de gauche, qui célébrèrent bruyamment ce qu'ils appelaient la défaite du cabinet, affectèrent de croire que M. Guizot ne pouvait pas rester un jour de plus au pouvoir et lui rappelèrent l'exemple du duc de Broglie, donnant sa démission, en 1834, aussitôt après que la majorité s'était prononcée contre le traité des 25 millions. À juger les choses de sang-froid et sans parti pris, on ne pouvait contester que le vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre ne fût un échec pour le cabinet: celui-ci en sortait affaibli. Toutefois, dans les conditions où ce vote avait été émis, il n'impliquait pas de la part de la Chambre la volonté de renverser le ministère, et n'obligeait pas ce dernier à céder la place à ses adversaires.
VI
Si l'opposition n'avait eu d'autre but que de mettre le ministère dans l'embarras, sans s'inquiéter de savoir si, du même coup, elle ne mettait pas le pays en péril, elle pouvait se féliciter des premiers résultats de sa campagne. Quelle situation, en effet, pour le cabinet! Refuser de ratifier à la date fixée une convention que notre gouvernement avait non seulement acceptée, mais proposée, c'était exposer la France à un conflit avec l'Europe justement blessée d'un tel manque de parole. Ratifier une convention contre laquelle la presque unanimité de la Chambre venait de se prononcer, c'était exposer le cabinet à un conflit parlementaire où il eût sûrement succombé. Le problème paraissait insoluble. Autour de M. Thiers, on disait, en se frottant les mains: «M. Guizot ne s'en tirera pas.»
Il devait cependant s'en tirer, non pas tout de suite, mais après une longue négociation qui mérite d'être citée comme un chef-d'œuvre de patiente et prudente habileté. M. Guizot, qui, en 1840, lors de son ambassade à Londres, ne savait qu'imparfaitement la diplomatie, l'avait apprise depuis par la pratique même de ces affaires étrangères qu'il dirigeait depuis plus d'une année, au milieu des circonstances les plus difficiles. Il convient aussi de noter, dans cette sorte d'éducation complémentaire de l'homme d'État, l'influence d'une femme dont nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de prononcer le nom: madame de Lieven. Son mari, titulaire de l'ambassade de Russie à Londres de 1812 à 1834, y avait tenu peu de place; la princesse, au contraire, avait été tout de suite fort en vue. C'était une grande dame et une femme d'esprit, peu jolie, mais pleine d'aisance et de bonne grâce, causeuse habile et charmante, très recherchée dans les salons et ayant su s'en créer un. Toujours en quête d'informations que, de Londres, elle adressait directement au Czar et à la Czarine, elle témoignait pour les grandes et les petites affaires de la politique une curiosité passionnée qui la faisait parfois soupçonner de cabale et d'intrigue. Quand son mari fut rappelé, en 1834, elle trouva grand accueil à Saint-Pétersbourg; l'empereur Nicolas se plaisait à l'entretenir. Cette faveur ne suffit pas cependant à lui rendre supportable le séjour en Russie; elle avait la nostalgie de l'Occident et obtint la permission d'y retourner. Après un court passage en Italie, où elle perdit son mari, elle vint s'établir à Paris. À peine arrivée, on la voit, au commencement de 1836, occupée, avec madame de Dino qu'elle avait connue à Londres, à renverser le duc de Broglie et à pousser M. Thiers à sa place. Ce dernier la fréquenta pendant sa courte administration, du 22 février au 6 septembre 1836. Peu après, M. Guizot devenait le familier de ce salon où l'on cherchait à attirer tous les hommes politiques considérables; bientôt même, l'affection qu'il témoignait et qui lui était rendue lui fit une situation à part entre tous les amis de la maison: on eût dit un autre Chateaubriand auprès d'une autre madame Récamier. Quel attrait avait donc pu rapprocher de l'habile et remuante mondaine l'austère et grave doctrinaire? En tout cas, l'âge de l'une[23], à défaut du caractère de l'autre, écartait toute interprétation malicieuse. Après la formation du ministère du 29 octobre 1840, la liaison, loin de se relâcher, fut encore plus étroite et plus affichée; le ministre allait d'ordinaire chez la princesse trois fois par jour, avant la séance de la Chambre, en en revenant et dans la soirée. Il y donnait des rendez-vous et s'y faisait apporter les pièces à signer. Étrange spectacle que celui de cette intimité notoire entre le principal dépositaire de tous nos secrets d'État et une étrangère qui, naguère encore, jouait un des premiers rôles dans la diplomatie d'un souverain hostile à la France! Disons tout de suite que les inconvénients qui semblaient à craindre ne se produisirent pas; madame de Lieven fut une amie fidèle et sûre. Ajoutons que si elle trouva dans ce commerce une occasion de satisfaire la curiosité politique qui avait été la passion de toute sa vie, elle apporta à son ami quelque chose en échange. Au milieu d'un salon où passaient tous les représentants de cette haute diplomatie européenne, jusqu'alors peu accessible aux hommes de Juillet, dans cette compagnie d'une ancienne ambassadrice qui avait vu de près, depuis 1812, tant d'hommes et d'événements, sous l'influence d'une femme supérieure qui possédait au plus haut degré ce je ne sais quoi que l'habitude du grand monde et aussi la délicatesse féminine ajoutent si heureusement à l'habileté politique, M. Guizot, ministre, trouvait ce que, jeune homme de souche bourgeoise et huguenote, il n'avait pas reçu de sa famille, ce que, professeur et écrivain, il n'avait pas rencontré dans les livres, ce que, chef de parti, il n'avait pu acquérir dans les luttes du parlement. Aussi n'est-il pas téméraire de supposer que les qualités toutes nouvelles de souplesse adroite, de mesure, de nuance, qui firent, à cette époque, du puissant orateur un négociateur éminent, un incomparable rédacteur de dépêches et de lettres diplomatiques, sont dues, en grande partie, à ses rapports avec madame de Lieven.
Tout habile que fût devenu M. Guizot, il n'eût probablement pas réussi à éviter un éclat, s'il eût été en face de lord Palmerston[24]. Mais, grâce à Dieu, ce dernier était, depuis le mois d'août 1841, remplacé par lord Aberdeen. Sans en être encore à l'«entente cordiale», le nouveau secrétaire d'État désirait vivre en bons termes avec la France. Chose singulière! Nous eussions eu tout à craindre du ministre appartenant à ce parti whig qui avait, depuis si longtemps, inscrit l'alliance française sur son programme, et nous avions beaucoup à espérer du ministre tory qui, par les principes de son parti et même par les souvenirs de sa propre existence, semblait préparé à être notre ennemi[25]. L'explication est dans le caractère des deux hommes. On connaît celui de lord Palmerston. Lord Aberdeen formait avec lui, presque sur tous les points, un absolu contraste: esprit très mesuré, très libre; fidèle aux traditions de son pays, supérieur à ses routines et à ses préjugés; possédant cette qualité rare chez tous, particulièrement chez un Anglais, de se mettre à la place de ceux avec qui il traitait, de comprendre leurs idées, leur situation, et d'en tenir compte; sachant écouter la contradiction, sans éprouver le besoin d'argumenter; discutant le moins possible, toujours sans aigreur contre son interlocuteur ni souci de sa propre personnalité; aimant mieux dénouer les difficultés que de prouver qu'il avait raison; répugnant aux procédés tranchants, aux partis extrêmes, et préférant les transactions patiemment poursuivies; d'une droiture suprême qui inspirait tout de suite confiance à ceux avec lesquels il traitait[26]; portant dans la politique, à un degré vraiment inaccoutumé, le sentiment, le scrupule de l'équité; réservé, grave, un peu triste au premier abord, tendre dans l'intimité; sincèrement modeste, sans recherche de son succès particulier; moins en vue que d'autres au regard de la foule, mais de grande influence dans le conseil; peu populaire, mais très considéré. Ce fut une bonne fortune, pour M. Guizot et pour la France, que la présence d'un tel homme, en un pareil moment, à la tête du Foreign office.
VII
Au sortir de la séance où avait été voté l'amendement de M. Jacques Lefebvre, M. Guizot ne se rendait peut-être pas compte à quel point le droit de visite était définitivement condamné; toutefois, comprenant l'impossibilité de ratifier au jour fixé la convention signée le 20 décembre 1841, il écrivit aussitôt à son ambassadeur à Londres[27]: «Tenez pour certain que, dans l'état des esprits, nous ne pourrions donner aujourd'hui la ratification pure et simple, sans nous exposer au plus imminent danger. J'ai établi la pleine liberté du droit de ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier. Je maintiens tout ce que j'ai dit. Mais à quel moment pourrons-nous ratifier sans compromettre des intérêts bien autrement graves, c'est ce que je ne saurais fixer aujourd'hui.»
Outre-Manche, la surprise et l'irritation furent grandes. On était dépité de voir remettre en question une affaire que l'on croyait finie et à laquelle on attachait beaucoup d'importance. On se demandait, non sans inquiétude, s'il n'y avait pas là un coup monté avec les États-Unis, depuis longtemps réfractaires au droit de visite; à ce moment même, le gouvernement britannique négociait sur ce point avec le cabinet de Washington, et il avait compté, pour vaincre sa résistance, sur l'exemple de l'Europe adhérant tout entière à la convention de 1841. Enfin, les Anglais se sentaient blessés d'être l'objet de tant de méfiances et de ressentiments. «Les symptômes de la société sont graves ici, écrivait de Londres M. de Sainte-Aulaire; l'opinion qu'on entretient en France une haine violente contre l'Angleterre se développe et provoque la réciprocité.» Si porté que fût lord Aberdeen vers la conciliation, il déclara tout d'abord à notre ambassadeur «que ce qui se passait dans les Chambres françaises ne le regardait pas, qu'il tenait le traité pour ratifié, parce que ni délai ni refus n'était supposable», et il ajouta que «la Reine parlerait dans ce sens à l'ouverture de son parlement». En effet, le 3 février 1842, le discours de la couronne annonça la conclusion du traité, sans paraître prévoir qu'aucune difficulté pût être soulevée pour la ratification. C'est que le ministre anglais avait, tout comme le ministre français, à compter avec l'opinion de son pays. Les whigs étaient aux aguets; lord Palmerston voyait venir avec joie un gros embarras pour ses successeurs et une occasion de batailler contre le gouvernement du roi Louis-Philippe, de lui «jeter le gant de la défiance[28]»; dès le 8 février, il souleva la question à la Chambre des communes; pour cette fois, le ministère se déroba en faisant observer que le terme fixé pour les ratifications n'était pas arrivé: mais une telle réponse ne pouvait servir longtemps encore. Lord Aberdeen ne se sentait pas seulement surveillé par l'opposition: dans le sein même du cabinet tory, plusieurs ministres témoignaient envers notre pays des dispositions fort peu traitables. Quant au «premier», sir Robert Peel, il était sans doute d'accord avec le secrétaire d'État des affaires étrangères pour vouloir sincèrement la paix et la justice dans les rapports avec la France; mais cet esprit honnête était facilement inquiet et soupçonneux; tout occupé de la politique intérieure qu'il menait supérieurement, il n'apportait pas dans les questions étrangères d'idées arrêtées et personnelles; par suite, il ne se défendait pas toujours assez, en ces matières, contre les impressions passagères du public, surtout contre ses susceptibilités et ses préventions.