I
Le ministère durait depuis cinq ans. Plusieurs fois l'opposition s'était crue sur le point d'en avoir raison: toujours elle avait échoué. Sa dernière déception n'avait pas été la moins complète ni la moins mortifiante. On sait comment M. Guizot, un instant ébranlé, au début de la session de 1845, par le débat sur l'indemnité Pritchard, s'était bientôt après raffermi, et comment même, quelques mois plus tard, grâce à l'heureuse issue des négociations engagées à Londres sur le droit de visite et à Rome sur l'affaire des Jésuites, il était sorti de cette session plus solide qu'il ne l'avait jamais été. À la fin de 1845, on se trouvait encore sous l'impression de ce double succès. Aucune grosse difficulté n'embarrassait la politique du cabinet, soit en France, soit en Europe; l'horizon, naguère si chargé, s'était partout éclairci. Tout au plus discernait-on un point noir du côté de l'Algérie, où l'indomptable Abd-el-Kader venait de reprendre les armes; mais cet accident local mettait surtout en cause la responsabilité du maréchal Bugeaud. Le ministère paraissait impossible à renverser, tant du moins que subsisterait la Chambre actuelle. Cette conviction, universellement répandue, produisait son effet sur les députés. La victoire attire, la défaite désagrège. Les flottants se détachaient de l'opposition et rentraient dans la majorité. Le gouvernement ne cachait pas, d'ailleurs, son intention de dissoudre la Chambre après la session de 1846; pour tous ceux qui ne se sentaient pas sûrs de leurs collèges, il n'était que temps de se remettre bien avec les ministres qui feraient sûrement les élections.
Le changement qui s'opéra à ce moment dans la situation du centre gauche ne contribua pas peu à raffermir la majorité. Jusqu'alors, ce groupe avait gardé une position moyenne, intermédiaire, qui lui permettait de tendre la main, suivant les circonstances, soit à la gauche, soit au centre. Son chef, M. Thiers, avait paru, plus que personne, soucieux des avantages de cette position. Mais, à la fin de 1845, n'espérant plus rien du centre, il annonça l'intention de réunir le centre gauche et la gauche, pour en faire une seule armée dont il se flattait d'avoir le commandement. Après discussion entre les plénipotentiaires des deux groupes, un traité fut rédigé et signé en double, le 25 décembre 1845, par M. Thiers et M. Odilon Barrot: les contractants se déclaraient résolus à entrer ensemble au ministère et à se concerter pour le choix de leurs collègues; il était stipulé que le futur cabinet présenterait des lois sur la réforme électorale et parlementaire, la répression de la corruption électorale, les annonces judiciaires, la définition des attentats déférés à la cour des pairs, et qu'il proposerait des modifications aux lois sur le jury et sur la presse[1]. Le centre gauche accepta docilement ce qu'avait fait son chef. À gauche, cette alliance ne laissa pas que d'éveiller certaines répugnances, non seulement chez M. de Lamartine, comme toujours superbement isolé, mais aussi chez M. de Tocqueville et ses amis, qui se plaignaient de voir la politique de principes sacrifiée à la politique d'expédients et d'intrigues. Toutefois, ces mécontents n'étaient que le petit nombre; la masse du parti suivit M. Odilon Barrot, qui était complètement dominé par M. Thiers.
Les radicaux de la Chambre, sans être partie au traité d'alliance, se montrèrent disposés à seconder la campagne qui devait en être la suite. Croyant avoir à attendre longtemps encore le jour de la république, désabusés des conspirations et des émeutes, ils jugeaient utile de se mêler à l'action parlementaire. D'ailleurs, en s'unissant à l'opposition dynastique, ils se flattaient, non sans raison, de l'entraîner et de la compromettre. En dehors de la Chambre, tous les républicains ne se prêtèrent pas à cette tactique. Le National, sans doute, l'approuvait: mais il n'était plus seul à parler au nom des républicains. En 1843, un ancien sténographe, fort mêlé aux sociétés secrètes, dévot de 1793, M. Flocon, avait fondé la Réforme. Le nouveau journal eut des débats pénibles; il était loin d'avoir autant d'abonnés que le National, qui cependant n'en comptait guère plus de trois mille; il ne vivait que grâce aux subventions de M. Ledru-Rollin, dont M. Flocon avait trouvé moyen d'exploiter l'ambitieuse vanité. À la Réforme, on était violemment jacobin, bienveillant au socialisme; on regardait d'un œil jaloux et soupçonneux les «messieurs» du National. Ceux-ci, de leur côté, ne cachaient pas leur dédain pour ces nouveaux venus qui prétendaient leur disputer la direction du parti. Quand le National, à la suite des radicaux parlementaires, parut disposé à seconder M. Thiers, la Réforme dénonça aussitôt ce qu'elle appelait une intrigue, un scandale, une trahison. Le National se défendit, mais avec l'embarras que manifestent toujours les Girondins aux prises avec les Montagnards. Ainsi commençait un antagonisme qui devait subsister jusqu'en 1848, et se manifester, après la révolution de Février, au sein du gouvernement provisoire. Pour le moment, les meneurs de la gauche parlementaire pouvaient ne pas y attacher grande importance: la coterie de la Réforme n'avait guère d'autre représentant dans la Chambre que M. Ledru-Rollin, et dès lors sa désapprobation n'était pas de nature à beaucoup gêner la manœuvre de M. Thiers.
II
À peine la session fut-elle ouverte, le 27 décembre 1845, que les premiers votes émis pour la constitution du bureau et pour la nomination de la commission de l'adresse confirmèrent l'existence d'une majorité ministérielle résolue à ne pas se laisser entamer. L'opposition ne renonça pas à la lutte; seulement elle décida de parler surtout pour le dehors, se donnant comme but, non d'obtenir un vote de la Chambre, mais de préparer les élections dans le pays. Sur quel point porter ses efforts? Les circonstances ne lui offraient alors aucune des chances dont elle avait pu profiter les années précédentes: rien de pareil à ces incidents du droit de visite, de la flétrissure, de l'indemnité Pritchard, qui lui avaient fourni de si favorables terrains d'attaque. Réduite à remplacer la qualité par la quantité, elle entreprit de soulever pêle-mêle tous les griefs, d'allonger et de multiplier les discussions, d'y revenir à chaque propos, sans jamais considérer une question comme vidée. Ainsi se flattait-elle d'agiter l'opinion et de fatiguer le pouvoir. Était-ce la meilleure tactique, en face d'un pays un peu las de la politique et plus porté à l'apathie qu'à la colère? En tout cas, M. Guizot ne s'en troublait pas: il était plein d'espoir. «Le début est bon, écrivait-il le 5 janvier 1846. Le parti conservateur est plus uni, plus décidé et plus en train que jamais, avec un sentiment de confiance en lui-même et en nous que j'ai rarement vu... La fusion de la gauche et du centre gauche a dissous le camp des incertains.» Il ajoutait, quelques jours plus tard, le 26 janvier: «Au fond, la majorité est très décidée, très compacte. L'opposition joue, avec grand dépit, ses cartes, qu'elle croit les dernières avant les élections. Elle fera du bruit, autant et aussi longtemps qu'elle le pourra, pour relever et exciter son public extérieur. Je doute que cela lui soit bon, et nous en souffrirons, je pense, plus d'ennui et de fatigue que de mal[2].» L'attaque, en effet, fut aussi acharnée que le prévoyait le ministre. L'adresse à la Chambre des députés occupa dix-sept séances, ce qui ne s'était pas encore vu, et aussitôt après, comme si rien n'était fait, la bataille reprit à propos de la réforme parlementaire et des crédits supplémentaires. Ce ne fut pas tout: dans les derniers jours de la session, à l'époque où d'ordinaire le sentiment dominant est l'impatience d'en finir, M. Thiers, qui avait pris à cœur son rôle de chef de l'opposition et qui s'était prodigué à la tribune[3], rouvrit, à l'occasion du budget, un débat de politique générale qui dura plusieurs jours.
Dans ces diverses discussions, les affaires étrangères n'occupèrent pas la place prépondérante que l'opposition était habituée, depuis plusieurs années, à leur donner. C'est que toutes les questions de ce genre, qui naguère passionnaient l'opinion, semblaient réglées et finies. Vainement, lors de l'adresse, prétendit-on raviver la querelle sur le droit de visite, en soutenant que la convention du 29 mai 1845 était une mystification; cette tentative n'eut aucun succès, et les propositions faites dans ce sens furent repoussées, ou durent être abandonnées. À défaut des questions anciennes, force fut d'en imaginer de nouvelles qu'on alla chercher bien loin, jusqu'au Texas et à la Plata.
Pour échapper aux difficultés qu'il avait depuis quelque temps avec le Mexique, le Texas, jusque-là indépendant, venait de s'annexer aux États-Unis. Le cabinet français n'avait pas prétendu s'opposer à cette annexion, mais, de concert avec le cabinet britannique, il l'avait déconseillée au gouvernement texien. Il estimait que l'existence de ce petit État importait à l'équilibre du nouveau monde et prévenait les chocs entre les deux races espagnole et anglo-saxonne. Si mesurée qu'elle eût été, notre intervention avait causé à Washington une humeur dont la trace se retrouva dans le message du président: celui-ci déclara «ne pouvoir permettre, en silence, qu'aucune action européenne s'exerçât sur le continent du nord de l'Amérique». L'opposition en France fit grand bruit de ce mécontentement; elle reprocha à M. Guizot d'avoir, par docilité envers ses alliés d'outre-Manche, compromis une amitié qui était dans les traditions de notre politique; la France, ajoutait-on, n'a pas les mêmes raisons que l'Angleterre de jalouser les agrandissements des États-Unis.
Ce fut à une critique analogue que donna lieu l'affaire de la Plata. Déjà une première fois, en 1838, les mauvais traitements infligés à nos nationaux par le dictateur de la Confédération argentine, le farouche Rosas, nous avaient amenés à intervenir dans ses démêlés avec l'État de Montevideo et à procéder au blocus des deux rives de la Plata. Malgré la vigueur de nos marins, leur action avait été peu efficace. Aussi, en 1840, le gouvernement français avait-il été fort aise de se dégager tant bien que mal de cette entreprise lointaine, coûteuse, difficile, en concluant avec Rosas une convention qui semblait assurer à peu près la protection de nos nationaux et l'indépendance de Montevideo. Dans les années suivantes, il avait résisté à toute tentation d'une intervention nouvelle, malgré les griefs trop réels que continuait à lui fournir Rosas. Cependant, en 1845, l'Angleterre, gênée dans son trafic par la continuation de la guerre entre les riverains de la Plata, voulut y mettre fin en imposant sa médiation armée, et demanda à la France de se joindre à elle. M. Guizot y consentit, au fond fort à contre-cœur. L'opposition l'attaqua à ce sujet; ses critiques, il est vrai, étaient peu concordantes, les uns se plaignant que la France agît, les autres, dont était M. Thiers, se plaignant qu'elle n'agît pas seule et avec plus de vigueur; mais tous s'accordaient à montrer dans la dépendance où le ministère du 29 octobre était à l'égard de l'Angleterre, la cause de la faute commise.
Sans doute, au Texas comme sur la Plata, le gouvernement français eût mieux fait de s'abstenir. Son action ne s'expliquait guère que par le désir d'être agréable au cabinet de Londres. Mais, si l'on veut bien se rappeler qu'au même moment il obtenait de ce cabinet l'abandon du droit de visite, on jugera peut-être qu'en payant de ce léger prix une si importante concession, il ne faisait pas un mauvais marché. D'ailleurs, dans l'une et l'autre affaire il veillait à ne pas se laisser entraîner: en ce qui concernait le Texas, il n'avait rien fait et entendait ne rien faire qui pût le mettre en conflit avec les États-Unis; sur la Plata, la communauté d'action avec l'Angleterre, si elle ne rendait pas l'entreprise plus agréable et plus efficace, en diminuait du moins le risque. Rien donc n'était sérieusement compromis. Le public en avait l'instinct. Aussi, malgré les efforts de l'opposition et particulièrement de M. Thiers pour grossir ces incidents, la Chambre refusa-t-elle de s'en émouvoir, et repoussa-t-elle à de fortes majorités toutes les motions de blâme présentées à ce sujet.