J’avais cessé de faire des vers ; je ne lisais presque plus. Les romans et les poèmes ne me semblaient que des applications particulières, impures et à demi inconscientes, de quelques propriétés attachées à ces fameux secrets que je croyais trouver un jour, par cette seule assurance sans relâche qu’ils devaient nécessairement exister. Quant aux philosophes, que j’avais assez peu fréquentés, je m’irritais, sur ce peu, qu’ils ne répondissent jamais à aucune des difficultés qui me tourmentaient. Ils ne me donnaient que de l’ennui ; jamais le sentiment qu’ils communiquassent quelque puissance vérifiable. Et puis, il me paraissait inutile de spéculer sur des abstractions que l’on n’eût pas d’abord définies. Peut-on faire autrement ? Tout l’espoir pour une philosophie est de se rendre impersonnelle. Il faut attendre ce grand pas vers le temps de la fin du Monde.
J’avais mis le nez dans quelques mystiques. Il est impossible d’en dire du mal, car on n’y trouve que ce qu’on apporte.
J’en étais à ce point quand Eurêka me tomba sous les yeux.
Mes études, sous mes ternes et tristes maîtres, m’avaient fait croire que la science n’est pas amour, que ses fruits sont peut-être utiles, mais son feuillage très épineux, son écorce affreusement rude. Je réservais les mathématiques à un genre d’esprits ennuyeusement justes, incommensurables avec le mien.
Les lettres, de leur côté, m’avaient souvent scandalisé par ce qui leur manque de rigueur, et de suite, et de nécessité dans les idées. Leur objet est souvent minime. Notre poésie ignore, ou même redoute, tout l’épique et le pathétique de l’intellect. Que si quelquefois elle s’y est risquée, elle s’est faite morne et assommante. Lucrèce, ni Dante, ne sont Français. Nous n’avons point chez nous de poètes de la connaissance. Peut-être avons-nous un sentiment si marqué de la distinction des genres, c’est-à-dire de l’indépendance des divers mouvements de l’esprit, que nous ne souffrons point les ouvrages qui les combinent. Nous ne savons pas faire chanter ce qui peut se passer de chant. Mais notre poésie, depuis cent ans, a montré de si riches ressources, et une puissance si rare de renouvellement, que l’avenir lui donnera peut-être assez vite quelques-unes de ces œuvres de grand style et d’une noble sévérité, qui dominent le sensible et l’intelligible.
Eurêka m’apprit en quelques moments la loi de Newton, le nom de Laplace, l’hypothèse qu’il a proposée, l’existence même de recherches et de spéculations dont on ne parlait jamais aux adolescents, de peur, j’imagine, qu’ils ne s’y intéressassent, au lieu de mesurer par des rêves et des bâillements l’étonnante longueur de l’heure. Ce qui excite le plus l’appétit de l’intelligence, on le plaçait alors parmi les arcanes. C’était l’époque où de gros livres de physique ne soufflaient mot de la loi de la gravitation, ni de la conservation de l’énergie, ni du principe de Carnot ; ils aimaient les robinets à trois voies, les hémisphères de Magdebourg, et les laborieux et frêles raisonnements que leur inspirait le problème du siphon.
Serait-ce, toutefois, perdre le temps des études que de faire soupçonner à de jeunes têtes les origines, la haute destination et la vertu vivante de ces calculs et de ces propositions très arides, qu’on leur inflige sans aucun ordre, et même avec une incohérence assez remarquable ?
Ces sciences, si froidement enseignées, ont été fondées et accrues par des hommes qui y mettaient un intérêt passionné. Eurêka me fit sentir quelque chose de cette passion.
J’avoue que l’énormité des prétentions et des ambitions de l’auteur, le ton solennel de son préambule, l’étrange discours sur la méthode par lequel s’ouvre le livre, m’étonnèrent, et ne me séduisirent qu’à demi. Dans ces premières pages, se déclarait néanmoins une maîtresse pensée, quoique enveloppée d’un mystère qui suggérait à la fois une certaine impuissance, une volonté de réserve, une sorte de répugnance de l’âme enthousiaste à répandre ce qu’elle a trouvé de plus précieux… Et tout ceci n’était point pour me déplaire.