Il se joue, il s’enhardit, il traduit dans cet universel langage tous ses sentiments avec clarté. L’abondance de ses ressources métaphoriques le permet. Son goût de n’en pas finir avec ce que contient le plus léger fragment, le moindre éclat du monde lui renouvelle sa force et la cohésion de son être. Sa joie finit en décorations de fêtes, en inventions charmantes, et quand il rêvera de construire un homme volant, il le verra s’élever pour chercher de la neige à la cime des monts et revenir en épandre sur les pavés de la ville tout vibrants de chaleur, l’été. Son émotion s’élude en le délice de visages purs que fripe une moue d’ombre, en le geste d’un dieu qui se tait. Sa haine connaît toutes les armes, toutes les ruses de l’ingénieur, toutes les subtilités du stratège. Il établit des engins de guerre formidables, qu’il protège par les bastions, les caponnières, les saillants, les fossés garnis d’écluses pour déformer subitement l’aspect d’un siège ; et je me souviens, en y goûtant la belle défiance italienne du XVIe siècle, qu’il a bâti des donjons où quatre volées d’escalier, indépendantes autour du même axe, séparaient les mercenaires de leurs chefs, les troupes de soldats à gages les unes des autres.
Il adore ce corps de l’homme et de la femme qui se mesure à tout. Il en sent la hauteur, et qu’une rose peut venir jusqu’à la lèvre ; et qu’un grand platane le surpasse vingt fois, d’un jet d’où le feuillage redescend jusqu’à ses boucles ; et qu’il emplit de sa forme rayonnante une salle possible, une concavité de voûte qui s’en déduit, une place naturelle qui compte ses pas. Il guette la chute légère du pied qui se pose, le squelette silencieux dans les chairs, les coïncidences de la marche, tout le jeu superficiel de chaleur et fraîcheur frôlant les nudités, blancheur diffuse ou bronze, fondues sur un mécanisme. Et la face, cette chose éclairante, éclairée, la plus particulière des choses visibles, la plus magnétique, la plus difficile à regarder sans y lire, le possède. Dans la mémoire de chacun, demeurent quelques centaines de visages avec leurs variations, vaguement. Dans la sienne, ils étaient ordonnés et elles se suivaient d’une physionomie à l’autre ; d’une ironie à l’autre, d’une sagesse à une moindre, d’une bonté à une divinité, — par symétrie. Autour des yeux, points fixes dont l’éclat se change, il fait jouer et se tirer jusqu’à tout dire, le masque où se confondent une architecture complexe et des moteurs distincts sous l’uniforme peau.
Dans la multitude des esprits, celui-ci paraît comme une de ces combinaisons régulières dont nous avons parlé : il ne semble pas, comme la plupart des autres, devoir se lier, pour être compris, à une nation, à une tradition, à un groupe exerçant le même art. Le nombre et la communication de ses actes en font un objet symétrique, une sorte de système complet en lui-même, ou qui se rend tel incessamment.
Il est fait pour désespérer l’homme moderne qui est détourné dès l’adolescence, dans une spécialité où l’on croit qu’il doit devenir supérieur parce qu’il y est enfermé : on invoque la variété des méthodes, la quantité des détails, l’addition continuelle de faits et de théories, pour n’aboutir qu’à confondre l’observateur patient, le comptable méticuleux de ce qui est, l’individu qui se réduit, non sans mérite — si ce mot a un sens ! — aux habitudes minutieuses d’un instrument, avec celui pour qui ce travail est fait, le poète de l’hypothèse, l’édificateur de matériaux analytiques. Au premier, la patience, la direction monotone, la spécialité et tout le temps. L’absence de pensée est sa qualité. Mais l’autre doit circuler au travers des séparations et des cloisonnements. Son rôle est de les enfreindre. Je voudrais suggérer ici une analogie de la spécialité avec ces états de stupéfaction dus à une sensation prolongée, auxquels j’ai fait allusion. Mais, le meilleur argument est que, neuf fois sur dix, toute grande nouveauté dans un ordre est obtenue par l’intrusion de moyens et de notions qui n’y étaient pas prévus ; venant d’attribuer ces progrès à la formation d’images, puis de langages, nous ne pouvons éluder cette conséquence que la quantité de ces langages possédée par un homme, influe singulièrement sur le nombre des chances qu’il peut avoir d’en trouver de nouveaux. Il serait facile de montrer que tous les esprits qui ont servi de substance à des générations de chercheurs et d’ergoteurs, et dont les restes ont nourri, pendant des siècles, l’opinion humaine, la manie humaine de faire écho, ont été plus ou moins universels. Les noms d’Aristote, Descartes, Leibnitz, Kant, Diderot, suffisent à l’établir.
Nous touchons maintenant aux joies de la construction. Nous tenterons de justifier par quelques exemples les précédentes vues, et de montrer, dans son application, la possibilité et presque la nécessité d’un jeu général de la pensée. Je voudrais que l’on vît avec quelle difficulté les résultats particuliers que j’effleurerai seraient obtenus, si des concepts en apparence étrangers ne s’y employaient en nombre.
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Celui que n’a jamais saisi — fût-ce en rêve ! — le dessein d’une entreprise qu’il est le maître d’abandonner, l’aventure d’une construction finie quand les autres voient qu’elle commence, et qui n’a pas connu l’enthousiasme brûlant une minute de lui-même, le poison de la conception, le scrupule, la froideur des objections intérieures et cette lutte des pensées alternatives où la plus forte et la plus universelle devrait triompher même de l’habitude, même de la nouveauté, — celui qui n’a pas regardé dans la blancheur de son papier une image troublée par le possible, et par le regret de tous les signes qui ne seront pas choisis, — ni vu dans l’air limpide une bâtisse qui n’y est pas, — celui que n’ont pas hanté le vertige de l’éloignement d’un but, l’inquiétude des moyens, la prévision des lenteurs et des désespoirs, le calcul des phases progressives, le raisonnement projeté sur l’avenir, y désignant même ce qu’il ne faudra pas raisonner alors, celui-là ne connaît pas davantage, quel que soit d’ailleurs son savoir, la richesse et la ressource et l’étendue spirituelle qu’illumine le fait conscient de construire. Et les dieux ont reçu de l’esprit humain le don de créer, parce que cet esprit étant périodique et abstrait, peut agrandir ce qu’il conçoit jusqu’à ce qu’il ne le conçoive plus.
Construire existe entre un projet ou une vision déterminée, et les matériaux que l’on a choisis. On substitue un ordre à un autre qui est initial, quels que soient les objets qu’on ordonne. Ce sont des pierres, des couleurs, des mots, des concepts, des hommes, etc., leur nature particulière ne change pas les conditions générales de cette sorte de musique où elle ne joue encore que le rôle du timbre, si l’on poursuit la métaphore. L’étonnant est de ressentir parfois l’impression de justesse et de consistance dans les constructions humaines — faites de l’agglomération d’objets apparemment irréductibles — comme si celui qui les a disposés leur eût connu de secrètes affinités. Mais l’étonnement dépasse tout, lorsqu’on s’aperçoit que l’auteur, dans l’immense majorité des cas, est incapable de se rendre lui-même le compte des chemins suivis et qu’il est détenteur d’un pouvoir dont il ignore les ressorts. Il ne peut jamais prétendre d’avance à un succès. Par quels calculs les parties d’un édifice, les éléments d’un drame, les composantes d’une victoire, arrivent-ils à se pouvoir comparer entre eux ? Par quelle série d’analyses obscures la production d’une œuvre est-elle amenée ?
En pareil cas, il est d’usage de se référer à l’instinct pour éclaircir, mais ce qu’est l’instinct n’est pas trop éclairci lui-même, et, d’ailleurs, il faudrait ici avoir recours à des instincts rigoureusement exceptionnels et personnels, c’est-à-dire à la notion contradictoire d’une « habitude héréditaire » qui ne serait pas habituelle plus qu’elle n’est héréditaire.
Construire, dès que cet effort aboutit à quelque compréhensible résultat, doit faire songer à une commune mesure des termes mis en œuvre, un élément ou un principe que suppose déjà le fait simple de prendre conscience et qui peut n’avoir d’autre existence qu’une abstraite ou imaginaire. Nous ne pouvons nous représenter un tout fait de changements, un tableau, un édifice de qualités multiples, que comme lieu des modalités d’une seule matière ou loi, dont la continuité cachée est affirmée par nous au même instant que nous reconnaissons pour un ensemble, pour domaine limité de notre investigation, cet édifice. Voici encore ce postulat psychique de continuité qui ressemble dans notre connaissance au principe de l’inertie dans la mécanique. Seules, les combinaisons purement abstraites, purement différentielles, telles que les numériques, peuvent se construire à l’aide d’unités déterminées ; remarquons qu’elles sont dans le même rapport avec les autres constructions possibles que les portions régulières dans le monde avec celles qui ne le sont pas.