Donc, un jour qu’elle était venue me voir à Guémar, elle me demanda avec insistance de lui conférer notre « ouerd »[6].

[6] Ouerd. — Formule pratique d’initiation propre à chaque confrère.

En fondant son ordre, notre maître, l’Emir des Sultans, l’Etoile des Savants, le guide des hommes pieux, le cheik Abd-el-Kader Djilani (que la miséricorde de Dieu soit sur lui !) eut surtout en vue la pratique de la charité. Et son cœur pitoyable fut ouvert à tous ceux qui peinent et souffrent, quelles que fussent leur race et leur religion.

Nous, mokaddems, naïfs et simples khouan du désert, ne devons être et ne sommes, d’après son auguste volonté, que les humbles porteurs d’aumônes envoyés par Dieu aux Errants. Nos zaouïas ont toujours été et ne cesseront jamais d’être, s’il plaît à Dieu, les hôtelleries du Désert.

Comment donc refuser d’admettre parmi nous cette jeune femme à l’âme virile, au cœur débordant d’humanité, dont la pauvreté superbe avait, chaque jour, des gestes d’une royale générosité qui nous mettait les larmes aux yeux. Comment refuser l’« ouerd » à celle qui partageait sa maigre galette avec le « meskine » affamé, soignait avec la science d’un « toubib » de France, les malades et tous ceux dont le sable et le soleil rongent les yeux, à celle qui pâlissait de bonheur quand on l’appelait « la Providence des Bédouins » et qui sereine, les yeux clos comme une sainte du Ciel, fit parfois, aux plus misérables, l’aumône d’un peu d’amour. Je n’hésitai pas et ce fut même avec fierté que j’accédai à son désir. L’initiation fut très simple et eut lieu chez moi, à Guémar, où j’étais alors mokaddem sans zaouïa, en présence de Si Ehni, déjà lui-même initié, et de quelques khouan Souafa.

Après les ablutions d’usage, je lui rasai la tête selon les rites — elle portait déjà les cheveux courts comme l’exige la lourde coiffure saharienne — et lui donnai le « dikr », c’est-à-dire la formule initiatrice de Sidi Abd-el-Kader Djilani, qu’elle devait réciter désormais après chacune des cinq prières du jour :

« Il n’y a de Divinité qu’Allah, car l’Ange Gabriel a dit au Prophète : C’est là ma forteresse. Celui qui prononcera ces paroles entrera dans ma forteresse, et celui-là sera en sûreté contre mes châtiments. »

Elle le répéta, et là aurait pu s’arrêter l’initiation. Ainsi va, en effet, pour la plupart de nos khouan. Mais Isabelle possédait une culture islamique qui méritait mieux. Elle connaissait d’ailleurs, aussi bien que le plus érudit de nos mokaddems, l’histoire, les doctrines et le rituel de l’ordre auquel elle avait décidé de s’affilier. Aussi, ce fut sans hésitation qu’elle répondit aux questions exigées et par lesquelles on est concédé, à un degré plus élevé, l’ouerd de Sidi Abd-el-Kader El-Djilani :

— Qui le premier a reçu la ceinture de Kadryas ?

— Gabriel.