Sans se faire prier (la timidité est un défaut... ou une qualité inconnue ici), elle commence:
—Puisqu'Ech Châm (Damas) t'a plu, je te dirai ce que c'est qu'Ech Châm.
Et la voix égrène les mots chantants.
De même que l'écriture arabe a déjà dans le dessin de ses caractères toute l'harmonie et la délicatesse d'une frise ornementale, de même la langue arabe est une musique exquise qui charme même ceux qui l'ignorent, comme l'air accompagnant les chansons dont les paroles nous sont inconnues.
Le ton, bas d'abord, s'est graduellement élevé et domine maintenant le vacarme des piaillements féminins. La salle devient muette. Mais Abla furibonde,—est-elle jalouse de la poésie cette fois?—a renversé son verre de khouchaf et l'écume à la bouche, les yeux torves, elle vocifère, le souffle étranglé par la colère. Elle est effrayante à voir. Et ce qu'elle dit doit être encore plus effrayant, car les femmes ont des mines consternées et un ou deux nez chafouins reniflent dans ma direction. Quelques-unes, des plus jeunes, l'entourent et essayent de l'entraîner dehors. Salma gesticule d'une façon expressive et indignée, un trio de vieilles chenues glapit sans arrêt, sur le ton d'une plaintive mélopée: «Ouskout! Ouskout!» (Tais-toi! tais-toi.)
Enfin Abla, secouant les femmes agrippées à sa robe, comme les chiens à la gorge d'un cerf traqué, s'élance hors de la chambre, la démarche contractée. Pendant tout ce tumulte, Roumana est restée impassible, sans un mouvement, le teint un peu plus pâle, les yeux un peu plus grands.
—Qu'a-t-elle dit?
—Rien, me répond-elle d'une voix ferme qui m'interdit d'insister.
Je comprends que la bordée d'injures de l'angélique Abla s'adresse à moi. Mais pourquoi?
Pour faire diversion je réclame la traduction des vers sur Damas.