— Quelle folie ! je ne suis rien, ma chère Laurence, dit-il avec un sourire triste. Au reste, je ne voudrais pas qu’une supériorité prétendue me conférât le droit honteux d’économiser mon sang, de ménager ma vie. C’est une chose admirable que tant d’êtres soient jugés dignes d’un même sacrifice, réclamés pour un même holocauste. Tous les hommes sont égaux devant la souffrance et la mort. Ceux qui, aujourd’hui, comme moi, s’apprêtent à partir, n’avaient pas plus que moi désiré la guerre. Leur acceptation vaut la mienne. Songez à eux, Laurence, et vous pleurerez moins sur moi. La pitié semble d’abord devoir nous désarmer, mais elle est une source de force, c’est à elle que je dois mon courage.

A ce moment, son regard rencontra celui de Laurence. Une émotion soudaine fit vaciller ses traits. Doucement, il appuya son visage sur cette pâle figure qui semblait lui reprocher sa paix précaire.

— Ne me croyez pas insensible, murmura-t-il. Il y a une chose que je puis à peine supporter, c’est la douleur où je vais laisser les deux êtres qui me sont les plus chers au monde : maman et vous, Laurence !

Elle avait fermé les yeux. Elle était plongée dans la nuit, mais non plus seule. Elle sentait la chaleur de cette joue contre la sienne et de ce corps entre ses bras, tandis que des paroles inespérées comblaient enfin le vide de son cœur. Sa longue attente, sa fidélité, sa patience n’avaient pas été vaines. Cyril ne l’avait pas choisie dans le transport de sa jeunesse pour en faire sa bien-aimée, son idole ; mais, tout de même, elle était sa pauvre enfant. Il porterait à jamais la responsabilité du mal incurable, dévorant, qui la brûlait jusque dans la moelle des os. Sous la fulgurante lumière du malheur, il venait de voir le visage nu et sanglant de son amour. Il s’en souviendrait dans l’absence, dans les pires tourments, au fond de la tombe, au ciel même. Par son martyre, elle l’avait conquis et rien ne pourrait plus dénouer le lien dont elle l’avait enlacé. L’heure des adieux les rapprochait, soudait leurs âmes l’une à l’autre, mystiquement, pour toujours. C’est pourquoi Laurence endurait sans révolte sa secrète agonie ; car elle savait que c’était le plus grand bonheur de sa vie, ce déchirement, cette douleur !

Maintenant, elle écoutait des paroles plus tendres encore, et qui confirmaient ses pensées :

— Chère, disait Cyril, n’est-ce point étrange ? Il faut être au seuil de la tombe pour comprendre, parmi les biens qui nous échappent, lesquels étaient vraiment précieux, pour savoir ce que nous avons réellement aimé. Alors, tout ce qui n’était qu’apparences trompeuses, illusions, mirages formés par la passion, s’évanouit. Des figures que nous croyions adorer, qui nous hantaient nuit et jour, s’estompent, disparaissent, et d’autres prennent un éclat que rien n’effacera jamais. Le saviez-vous, Laurence ? Nulle ne fut plus semblable à moi, plus près de moi que vous, si près que parfois je vous voyais à peine, que je ne sentais pas toujours votre présence. Vous étiez en moi comme ma pensée, comme le sang de mon cœur. Et l’amitié qui nous liait était plus grande que tout amour. Au moment où tout me manque, elle subsiste seule. Je puis vous dire adieu, vous ne me quitterez jamais et je vous emporterai partout avec moi.

Il avait relevé la tête. Elle posa les deux mains sur son visage, et elle le regardait, sans rien dire, avec une expression de joie hagarde qui lui fit mal.

— Hélas ! dit-il en soupirant, il eût mieux valu pour vous que nous ne nous fussions pas rencontrés ici-bas.

Elle protesta passionnément :

— Je ne regrette rien, cet amour m’était nécessaire.