ANNÉE 1350

[1]Après le trespassement du roy Phelippe de Vallois régna pour luy Jehan, son ainsné fils ; et fu couronné en l'église de Rains, le dimenche vint-sixiesme jour de septembre, l'an de grace mil trois cent cinquante. Et aussi à celluy jour fu couronnée la royne Jehanne, femme dudit roy Jehan. Et après ce couronnement, fist le roy pluseurs chevaliers nouveaux, c'est assavoir : Charles, son ainsné fils, dauphin de Vienne ; Loys, son secont fils ; le conte d'Alençon[2] ; le conte d'Estampes ; monseigneur Jehan d'Artois ; monseigneur Phelippe, duc d'Orléans, frère dudit roy Jehan ; monseigneur d'Artois ; le duc de Bourgoigne, fils de la devant dite royne Jehanne de son premier mari, c'est assavoir de monseigneur Phelippe de Bourgoigne ; le conte de Dampmartin et pluseurs autres.

[1] A partir d'ici jusque vers 1356, les anciennes éditions de Froissart ne font guère que reproduire le texte de nos chroniques. C'est l'un des endroits sinon les plus agréables du moins les plus véridiques de ce fameux historien. M. Buchon, dans ses éditions, a remplacé cette lacune par un texte dont la plus grande partie semble effectivement plus conforme au style de Froissart.

[2] Le conte d'Alençon. Charles IIIe du nom, et non pas Louis, fils du roi, comme le dit Villaret. — Le conte d'Estampes. Louis d'Evreux, tige des comtes d'Eu. — Monseigneur Jehan d'Artois, surnommé Sans Terre, fils du fameux Robert. Le conte de Dampmartin, Charles.

Les choses ainsi faites, le roy se parti de la dite ville de Rains le lundi au soir, et s'en retourna à Paris par Laon, par Soissons et par Senlis. Et entrèrent lesdis roy et royne à Paris à très belle feste, le dimenche dix-septiesme jour du mois d'octobre ensuivant, après vespres, et dura la feste toute la sepmaine. Et puis demoura le roy à Paris, à Neelle[3] et au palais, jusques à la saint Martin d'yver ensuivant, et fist l'ordenance de son parlement[4]. Et quant le roy entra en Paris, au retour de son joyeux avènement, la ville de Paris et grant pont[5] estoient encourtinés de divers draps ; et toutes manières de gens de mestier estoient vestus chascun mestier d'unes robes pareilles ; et les bourgois de la dite ville d'unes autres robes pareilles[6] ; et les Lombars qui en la dite ville demouroient furent vestus tous d'unes robes parties de deux tartares de soye[7], et avoient chascun sur sa teste chappiaux haus agus et mi-partis de meismes leur robes ; et tous les uns après les autres, les uns à cheval et les autres à pié, alèrent au devant du roy qui entra à Paris à grant joye ; et jouoit-l'en devant luy de moult de divers instrumens[8].

[3] A Neelle. Sans doute à l'Hôtel de Nesle, situé sur la rive gauche de la Seine, en face du Louvre.

[4] A l'avènement de chaque roi, tous les officiers judiciaires avoient besoin d'une nouvelle investiture, autrement ils étoient désappointés : expression que nous avions laissée vieillir avant de la reprendre des Anglois, dans une acception moins exacte.

[5] Grand Pont. Le Pont aux Changeurs.

[6] D'unes autres robes. On voit ici suffisamment la distinction des gens de métier, ou ouvriers, et des bourgeois. M. Guizot dira-t-il encore que c'est lui et ses amis qui ont inventé la classe moyenne?

[7] Tartares de soie. Les tartares étoient de longues robes dont le tissu semble avoir été généralement de bourre de laine ou de soie. (Voy. les citations de Ducange au mot tartarius.) Peut-être, de là, le mot moderne de tartans, châles de bourre de laine.