[84] Soixante-quinze. Et non pas soixante-cinq, comme le portent les éditions gothiques et les historiens modernes.
LVIII.
Coment le prévost des marchans et ses aliés alèrent au palais en la chambre de monseigneur le duc de Normendie ; et là, présent luy, tuèrent les deux mareschaux de Clermont et de Champaigne, après ce que il orent tué maistre Regnaut d'Acy, advocat en parlement.
Le jeudi vint-deuxiesme jour du moys de février, l'an mil trois cens cinquante-sept à matin, et fu le secont jeudi de karesme, ledit prévost des marchans fist assembler à St-Eloy près du Palais[85] tous les mestiers de Paris armés, et tant que on estimoit qu'il estoient bien trois mil tous armés. Et environ heure de tierce, un advocat de parlement appellé maistre Regnaut d'Acy, en alant du palais en sa maison qui estoit près de Saint-Landry[86], fu tué près du moustier de la Magdaleine[87], en l'ostel d'un patissier là où il se bouta quant il vit que l'on le vouloit tuer ; et ot tant et de telles plaies que tantost il mourut sans parler. Et tantost après, ledit prévost et pluseurs en sa compaignie montèrent en la chambre de monseigneur le duc au palais sur les merceries[88], et là trouvèrent ledit duc auquel ledit prévost dist telles parolles en substance : « Sire, ne vous esbahissez de choses que vous véez, car il est ordené et convient que il soit fait. » Et si tost que ces parolles furent dites, aucuns de la compaignie du prévost des marchans coururent sur monseigneur Jehan de Conflans, mareschal de Champaigne, et le tuèrent joignant du lit de monseigneur le duc et en sa présence. Et aucuns autres de la compaignie dudit prévost coururent sur monseigneur Robert de Clermont, mareschal dudit duc de Normendie, lequel se retray en une autre chambre de retrait dudit monseigneur le duc, mais il le suivirent et là le tuèrent. Et monseigneur le duc qui moult estoit effraié de ce que il véoit, pria ledit prévost des marchans que il le voulsist sauver, car tous ses officiers qui lors estoient en la chambre s'enfouirent et le laissièrent. Et adont, ledit prévost luy dit : « Sire, vous n'avez garde. » Et luy bailla ledit prévost son chapperon qui estoit des chapperons de la ville parti de rouge et de pers, le pers à destre ; et prist le chapperon dudit monseigneur le duc qui estoit de brunette[89] noire à un orfrois d'or, et le porta tout celuy jour, et monseigneur le duc porta celuy dudit prévost[90]. Tantost après, aucuns de la compaignie dudit prévost prisrent les corps des deux chevaliers et les trainèrent moult inhumainement par devant monseigneur le duc jusques en la court du palais devant le perron de marbre ; et là demourèrent tous estendus et descouvers en la vue de ceux qui les vouloient veoir, jusques après disner bien tart ; et n'estoit nul homme qui les osast oster.
[85] Sur l'emplacement actuel de la rue de Saint-Eloy.
[86] Saint-Landry. Cette église étoit à l'entrée actuelle de la rue de Saint-Landry, sur le quai de la Cité.
[87] La Magdaleine. L'église de la Magdeleine-en-la-Cité étoit sur l'emplacement de la maison no 5 de la rue actuelle de la Juiverie. On a conservé l'ancien nom au passage qui divise cette maison.
[88] Sur les merceries. Ces derniers mots ne sont que dans le manuscrit de Charles V.
[89] Brunette. Etoffe fine et très-recherchée. — Orfrois, bordure, frange d'or ou d'argent.
[90] Quel frappant rapport avec la journée du 20 juin 1792!