Pendant la route, son mignon de couchette eut beau alléguer des raisons émollientes. Rien ne put adoucir Lycurgue: larmes, blandices, ni prières. Cette dureté piqua si fort notre camarade qu'il résolut de nous déprisonner. Dès le soir même, il se prit d'altercas et refusa de coucher avec son amant, ce qui lui permit d'exécuter le plan qu'il avait formé pour notre salut.

Dès que la valetaille fut plongée dans le premier sommeil, prenant sur son dos notre bagage et passant par une brèche du mur qu'il avait remarquée, il atteignit, avant le jour, la métairie, entra sans nulle encombre et vint à notre chambre. Nos gardiens en avaient fermé la porte. Mais il était bien aisé de l'ouvrir, n'étant qu'une cloison de voliges, de quoi il vint à bout par le secours d'un morceau de fer et déboîta proprement la serrure, dont la chute nous éveilla. Car, en dépit de la fortune adverse, nous dormions à poings fermés.

Fatigués d'avoir assez avant dans la nuit prolongé la veille, nos argus ronflaient de la belle manière. Nous fûmes seuls désendormis par le tapage. Ascyltos nous dit brièvement tout ce qu'il avait fait pour nous. Besoin ne fut d'autres explications. Pendant que je m'habillais en hâte, l'idée me vînt d'assassiner nos geôliers d'abord et de carroubler ensuite la villa. Je soumis ce projet à mes compagnons. Ascyltos approuva le larcin, mais nous bailla congé d'en venir à bout sans effusion de sang. Comme il savait les aîtres, il nous mena dans un garde-meuble où nous prîmes le meilleur. Nous délogeâmes à pointe d'aube et, déclinant les grandes routes, nous marchâmes jusques au temps que nous pûmes nous croire en sûreté.

Alors Ascyltos, reprenant haleine, se rigola hautement d'avoir friponné Lycurgue, pingre, dont à notre copain la parcimonie baillait juste raison de clabauder. Nul salaire pour tant de voluptueuses nuits. Une table aride en vins et stérile en fricot. La lésine de Lycurgue était, malgré sa richesse énorme, sordide au point qu'il se refusait les choses nécessaires à la vie.

Il ne boit pas au sein du fleuve et ne saisit pas les fruits qui s'offrent sur les eaux,
Ce Tantale infortuné que géhenne le désir.
Pareille, la face d'un riche avare qui redoute éperdument
Ce qu'il peut exécuter, qui remâche la soif dans sa bouche aride.

Ascyltos voulait rentrer dans Néapolis, le soir même. Je lui fis sentir son étourderie. La police nous y chercherait apparemment. Il valait mieux nous absenter, faire perdre ainsi notre piste aux argousins. D'ailleurs, l'état de nos finances nous permettait une balade à travers champs! Le conseil lui plut. Nous gagnâmes un hameau qu'embellissaient maintes cassines et vide-bouteilles, où plusieurs de mes amis avaient accoutumé de faire carousse pendant la verte saison. Mais voilà qu'à mi-route une grosse pluie nous contraignit de quêter un abri dans un prochain village. Nous entrâmes au cabaret. Là, d'autres piétons s'étaient, comme nous, réfugiés pendant l'averse. Dans la confusion qui régnait, nul ne s'inquiéta de nos personnes. Tandis que nous guettions si le désordre ne nous fournirait pas quelque aubaine, Ascyltos aperçut à terre un petit sac de bonne mine qu'il effaroucha sans que nul y prît garde et qu'il trouva bien garni de pièces d'or. Cet heureux début nous émoustilla. Mais, pour éviter toute réclamation, nous prîmes aussitôt la porte de derrière. Un esclave y sellait des chevaux qui disparut, un moment, pour aller, sans doute, quérir quelque chose qu'il avait oublié au logis. Sitôt qu'il fut éloigné, je m'emparai d'une cape superbe que j'avais aperçue enroulée au portemanteau de la plus riche selle. Nous glissant tout le long des baraques, nous gagnâmes ensuite un bois peu distant du village.

Ayant percé jusqu'au fort du taillis, et jugeant le lieu sûr, nous débattîmes plusieurs controverses touchant les manières de céler notre pécune, dans la crainte qu'on nous arguât de larcin ou d'être nous-mêmes larronnés. Enfin, nous résolûmes de coudre le magot en la doublure d'une vieille tunique à moi, que je mis ensuite sur mes épaules, après avoir chargé Ascyltos du manteau dérobé. Nous prîmes des sentiers détournés pour regagner la ville. Mais, au sortir de la forêt, nous entendîmes ces paroles de funeste augure:—Ils ne se peuvent échapper; ils sont réfugiés à coup sûr dans le bois. Quêtons sous le couvert afin de les appréhender plus aisément.»

Oyant cela, nous envahit une terreur si grande qu'Ascyltos et Giton, à travers les broussailles, décampèrent du côté de la ville. Je rebroussai chemin et rentrai dans le taillis avec une précipitation telle que je ne sentis pas de mes épaules tomber la précieuse tunique. Enfin, brisé de fatigue, ne pouvant aller plus loin, je m'affalai au pied d'un arbre, où je constatai la perte que je venais de faire. La douleur me rend des forces. Je me lève pour chercher mon trésor. Temps perdu! Oiseuse exploration! Abattu de lassitude et de chagrin, j'errai au plus obscur du bois. J'y demeurai au delà de quatre heures. Enervé cependant par cette affreuse solitude, je cherche, coûte que coûte, une issue. Ayant fait à peine quelques pas, je vois venir à ma rencontre une manière de campagnard. J'eus alors besoin de toute ma fermeté qui, par bonheur, ne défaillit point. J'allai carrément à la rencontre de mon homme, le priant de m'indiquer la route de Néapolis: car il y a longtemps que j'erre sans pouvoir me tirer d'au milieu de ce bois. Pâle comme la mort et crotté jusqu'aux yeux, mon état lui fit compassion. Il me demanda si je n'avais rencontré personne. Ma réponse étant négative, il me remit obligeamment sur mon chemin. Au moment de nous séparer, nous aperçûmes deux hommes de sa connaissance qu'il appela et qui lui dirent qu'ils avaient battu l'estrade sans rien découvrir, sinon une méchante tunique, et, ils la firent voir.

On croira sans peine que je n'eus pas le front de la réclamer, encore que j'en connusse tout le prix. De quoi ma douleur ne fit qu'empirer. Le cœur brisé par le rapt de mon trésor et ma faiblesse augmentant à vue d'œil, je suivis lentement les rustres sans être aperçu d'eux.

Il était tard quand j'arrivai à Néapolis. J'entrai dans un mauvais bouchon où, plus qu'à demi-mort, Ascyltos gisait sur une paillasse. Je m'effondrai de même sur la couche voisine, sans qu'il me fût loisible de proférer un mot. Perturbé de ne plus voir la tunique dont il m'avait confié la garde:—Qu'as-tu fait de notre robe?» interrogea-t-il d'une voix saccadée. Je n'eus pas la force de répondre, sinon par un regard piteux. Bientôt, me sentant réconforté, je lui fis, vaille que vaille, le récit de ma déconfiture. Il crut d'abord que je lui en donnais à garder. Malgré la rafale de larmes dont j'accompagnai mes serments, il persistait à n'y pas croire, m'accusant de vouloir détourner sa part de prise dans notre butin. Giton, plus consterné que moi-même, se tenait debout, gardant un silence hébété. Son chagrin donnait encore de nouvelles forces à mon désespoir. Mais ce qui me tourmentait par-dessus tout, c'était de nous savoir traqués par les mouches de police. J'en avertis Ascyltos, qui ne s'en émut guère, ayant tiré son épingle du jeu. Il était, d'ailleurs, persuadé que nul ne s'aviserait de nous chercher dans ce taudis, inconnus comme nous l'étions et n'ayant, au surplus, frayé avec personne.