Nous voyons bien que chacun prise très haut ses appartenances: qu'ils nous rendent notre tunique et remportent leur gaban.»

Combien qu'au rural, ainsi qu'à sa chipie, le troc parût duisant, survinrent deux chicanous à tête de larrons qui, voulant escamoter le gaban, insistèrent afin que, de part et d'autre, on remît à leurs soins les effets contestés. Le tribunal, demain, serait saisi du différend. Car il s'agissait moins, d'après eux, d'établir la propriété des hardes en litige que de longuement rechercher laquelle des deux parties justifiait le soupçon d'improbité.

L'avis du séquestre agréait aux spectateurs. Mais voici que, du milieu de la foule, sort un quidam chauve et le front garni de caruncules tubéreuses: c'était une manière de solliciteur au contentieux. Il s'empare du gaban et jure les Consentès qu'il le reproduira devant le tribunal. Manifestement, le but de ces escogriffes était de faire déposer notre gage entre leurs pattes et, l'ayant esbrouffé, d'empêcher par la crainte d'une accusation de vol, notre comparution à l'audience. Sur ce point, nous étions on ne peut plus d'accord. Le hasard adjuva les désirs de chacun: indigné de nous voir mener ce train pour une infâme penaille, le croquant jeta la tunique à la face d'Ascyltos et, pour clore la dispute, demanda le dépôt en mains tierces du gaban, seule cause de cette échauffourée. Ayant donc ainsi recouvré, comme nous le pensions, notre belle monnaie. en un temps de galop nous vînmes à l'auberge. La porte barricadée, nous fîmes des gorges chaudes tant sur les hommes d'affaires que sur nos accusateurs. Ils avaient déployé une telle finesse pour nous rendre nos écus!

Nous commencions à découdre la fameuse tunique, afin d'en extraire les jaunets, lorsque nous entendîmes un quidam s'informer près de notre logeur sur ce qu'étaient les individus qui venaient d'entrer chez lui. Cela m'atterra. L'homme à peine sorti, je courus dans la salle basse m'informer de ce qu'il pouvait être. Là, j'appris qu'un licteur du préteur, dont l'emploi est de recenser, pour les registres publics, le nom de tous les étrangers, en apercevant deux qu'il n'avait pas inscrits encore, s'était informé de notre pays et de nos occupations.

Le marchand de soupe dévida ces commérages d'un air à me faire soupçonner que son taudis n'était pas franc. Pour obvier à tout méchef, nous résolûmes d'en sortir et de n'y rentrer qu'à la nuit. En partant, nous donnâmes à Giton les ordres nécessaires pour qu'il nous fît à souper.

Nous voilà donc en marche. Evitant les quartiers du bel air, nous déambulions parmi les ruelles borgnes, lorsque, à jour fermant et dans un passage obscur, nous rencontrâmes deux femmes en grand habit, de tournure avenante, que, d'un pas mesuré, nous suivîmes jusqu'à la porte d'un oratoire. C'est là qu'elles entrèrent. Un murmure insolite en venait jusqu'à nous, comme d'un centre mystique. A notre tour, la curiosité nous fit pénétrer dans la chapelle, où nous aperçûmes de nombreuses coquines. Elles hurlaient, pareilles aux bacchantes, et secouaient dans leur main droite de petites figures de Priapus envitaillées à faire peur. Ne fut loisible d'en apprendre davantage: car, à notre aspect, le troupeau beugla de telle sorte que la coupole de l'oratoire en fut ébranlée. Ces dames voulaient s'emparer de nous. Mais, sans tarder, nous tirâmes nos grègues et nous en fûmes au logis.

Nous gobelottions en paix, grâce au zèle de Giton, quand la porte résonna sous des coups de heurtoir impudemment frappés.—Qui va là? demandâmes-nous, pâlissant de crainte.—Ouvrez, répondit-on, et vous l'allez savoir.» Pendant ce dialogue, la serrure branlante se détacha d'elle-même et, par la porte ouverte, une femme entra, la tête encapuchonnée. C'était la même qui, peu de temps auparavant, exhortait le rural au manteau.—Vous pensiez donc me faire la figue? nous dit-elle. Je suis la dariolette de Quartilla dont furent par vous les sacra perturbés, dans l'oratoire de Priapus. Voici qu'elle vient en personne à votre juchoir. Elle souhaite obtenir de vous un moment d'entretien. Ne vous effarez pas. Elle n'accuse ni ne punira votre erreur. Même, elle admire plutôt le dieu qui conduisit en cette ville des jeunes hommes si courtois.»

Nous gardions encore le silence, ne sachant que penser d'une telle ouverture, lorsque nous vîmes entrer Quartilla elle-même, flanquée d'une pucelette. Sur le bord de ma courte-pointe elle se vint échouer où, longuement, elle pleura. Nous demeurions aphones, pantois et sidérés devant cette incontinence lacrymale, cet étalage flegmatique de désespoir. Quand enfin s'apaisa la bourrasque, elle écarta son voile et, tordant les mains jusqu'à faire craquer ses doigts, nous démasqua un visage irrité:—D'où vous vient, dit-elle, cette audace? Qui vous enseigna le brigandage et l'imposture? Mais, que Fidius me soit en aide! j'ai compassion de vous. Car nul, sans être châtié, ne troubla nos mystères. En effet, ce pays abonde si fort en divinités protectrices que les hommes y sont moins que les Dieux faciles à trouver. Ne croyez pas, néanmoins, que je sois venue ici pour cause de vengeance. Plus que l'affront reçu m'émeut votre jeunesse. Elle me persuade que, par ignorance, vous commîtes cet inexpiable forfait.

Sache donc que, la nuit dernière, je fus horripilée d'un frisson à tel point glacial que je craignais un accès de fièvre tierce. Je demandai au sommeil quelque rémission. L'ordre me fut, en songe, intimé de te quérir et de lénifier par ton accortise l'impétueux de mes quérimonies. Le souci de ma guérison n'est pas, toutefois, ce qui m'inquiète davantage. Une alarme plus sérieuse me déchire les entrailles qui me conduira jusqu'à la mort, à savoir qu'inspirés par la licence de votre âge vous ne divulguiez ce qu'ont saisi vos regards dans la chapelle de Priapus et profaniez, devant le monde, la religion des Dieux. A vos genoux tendent mes paumes ouvertes. Je vous obsècre et vous supplie de ne pas tourner en dérision nos offices nocturnes, de ne point afficher les arcanes immémoriaux dont la plupart de nos mystes eux-mêmes ne soupçonnent pas le rituel.

Ayant achevé sa déprécation, les larmes de Quartilla redoublèrent, avec une abondance de furieux soupirs. Elle presse contre mon lit son visage et sa poitrine.—Madame, lui dis-je, ému de crainte et de miséricorde, tiens-toi l'esprit en repos sur la double fin de ta visite. Oncques n'ébruiterai quoi que ce soit de vos sanctimoniales observances. Quant à la fièvre tierce, puisqu'un songe t'informa que je possède les vertus et complexions pertinentes à sa cure, nous adjuverons la providence des Dieux, même au péril. de notre vie.»