Dernièrement, il écrivait en India pour demander de la graine de morilles. Bien plus: il n'est mule en ses haras qui ne sorte d'un onagre. Vois tous ces lits; pas un dont les matelas ne soient faits avec de la laine teinte de pourpre ou de cochenille. Tant est grande la veine du patron! Prends garde, au moins, de faire paraître quelque dédain envers les affranchis qui furent ses compagnons d'esclavage. Tous abondent en numéraire: ils sont juteux énormément. Remarque celui-ci, au bas bout de la dernière table. Il possède à présent jusqu'à vingt mille écus. Or, sa grandeur est de fraîche date. Il est sorti du plus obscur néant. Naguère encore il portait du bois sur son dos. Mais on prétend (je l'ai ouï dire et n'en sais rien) qu'ayant larronné le pileus d'un incube, il sut dénicher un trésor. Si quelque dieu guerdonne un mortel, je ne lui porte pas envie. Mais notre homme a la joue encore chaude. Il garde les stigmates de la manumission, du bienheureux soufflet qui le tira d'esclavage. Au demeurant, il ne s'en trouve que mieux, car il a fait placarder cet écriteau devant son bouge d'autrefois:
| C. POMPEIVS DIOGÈNE DEPVIS LES KALENDES JVLIENNES MET CE GARNI EN LOCATION AYANT, LVI-MÊME, ACQVIS VN HOTEL. |
—Quel est, demandai-je, celui qui occupe la place destinée à l'affranchi de César?—Encore un homme qui, dans peu de temps, a fait fortune. Je ne le blâme pas. Il avait décuplé son patrimoine, puis la déconfiture est venue. Il n'a plus sur la tête un cheveu qui lui appartienne. Mais, Herculès à moi! il n'y a pas de sa faute, car je le tiens pour le plus galant homme qui soit. Quelques vauriens d'affranchis l'ont grugé de la belle manière et conduit rondement au bout de son rouleau. Tu n'ignores point ceci: dès que la marmite a cessé de bouillir et que les coffres se vident, les amis les plus intimes se déguisent en cerfs.—Et dans quel honorable commerce avait-il pu acquérir tant d'argent?—Rien de plus simple. Il était entrepreneur de pompes funèbres. Son couvert attestait une royale dépense. Entre autres, on y voyait des ragots avec leurs soies, des chefs-d'œuvre de pâtisserie, des oiseaux, une armée entière de queux et de mitrons. On effusait, chez lui, plus de vin sous la table que la plupart des Quiritès n'en ont dans leur cellier. Mais c'est un lunatique et non pas un homme, que ce croquemort! Aussi, voyant tomber son crédit, et de peur que ses créanciers n'eussent des inquiétudes, il fit naguère afficher cet avis:
| IVLIVS PROCLVS DANS VNE VACATION A LA CRIÉE, MET EN VENTE LE SVPERFLV DE SON GARDE-MEVBLE POVR LIQVIDER SON PASSIF |
Trimalchio interrompit notre causette. On avait desservi les entrées. L'hilarité du boire animait les convives et l'entretien se généralisait. Alors, notre hôte, appuyé sur le coude:—Honorons ce vin, dit-il, et mettons à la nage les poissons que nous avons ingurgités. Pensez-vous, dites-moi, que je me contente des nourritures qu'on nous a offertes dans les compartiments du surtout que vous avez vu? Ne connaissez-vous point Ulyssès? Après tout, il importe, en faisant bonne chère, de s'occuper d'érudition.
Que donnent en paix les os de mon bienfaiteur! Sa volonté me fit un homme entre les hommes. Ainsi, l'on ne peut rien m'offrir qui me semble nouveau. Je vous expliquerai donc l'allégorie du globe. Le firmament, habitacle des douze Dieux, prend tour à tour leurs figures. Tantôt, c'est le Bélier. Qui naît sous l'influence d'un tel signe a de nombreux pécores, des laines en abondance, la tête dure, le front impudent et la corne pointue. Il influence les pédants et les chicanous.»
Nous applaudissons le bien visé de cette astrologie, et Trimalchio reprend de plus belle:—C'est le Taureau qui brille ensuite, occupant tout le ciel; naissent les individus récalcitrants, les bouviers, les goinfres qui ne songent qu'à la boustifaille. Ceux qui viennent sous les Gémeaux aiment à s'accoupler, comme les étalons d'un char, comme les bœufs d'un coutre et le commun des testicules. Ce sont eux qui ménagent la chèvre et le chou. Moi, je suis né sous le Cancer. Comme l'écrevisse de mon horoscope, je marche sur plusieurs pieds; à travers les flots et les continents j'instaure mes alleus. En effet, le Cancer étend son influence: il gouverne les deux éléments. C'est pour cela que je n'ai posé sur lui qu'une couronne, afin de ne porter aucun préjudice à mon thème de nativité. Sous le Lion naissent les mâche-dru et les impérieux. Sous la Vierge, les bougres, les fuyards, le gibier de prison. Sous la balance, les bouchers, les droguistes et les différentes espèces de chicanous. Sous le Scorpion, les assassins et les empoisonneurs. Sous le Sagittaire, les bigles qui regardent au chou et dérobent le lard. Sous le Capricorne, les claquepatins à qui leurs misères font pousser des cornes. Sous le Verseau, les aubergistes et les nigauds à tête de citrouille. Sous les Poissons, enfin, les cuisiniers et les rhéteurs. Ainsi, pareil à une meule, tourne l'Univers dont, à chaque instant, la révolution nous apporte quelque disgrâce, depuis naître jusqu'à mourir. Quant au gazon que vous voyez, tenant le milieu du globe et supportant un rayon, le symbole en est aisé à déduire. C'est la Terre, notre mère. Comme un œuf arrondie, elle occupe le centre du monde et renferme en soi toutes les délices, pareilles à un gâteau de miel.»
Quelle érudition et quelle faconde! s'écrièrent à la fois les convives érigeant les mains au plafond, jurant tous qu'Hipparchus et Aratus étaient, au regard de Trimalchio, de la petite bière. Sur ces entrefaites arrive une troupe de laquais. Ils suspendent à nos lits des housses peintes, où des filets, des piqueurs avec leurs épieux, enfin tout l'appareil de la chasse, était représenté. Nous ne savions qu'imaginer de cette nouvelle surprise, quand, tout à coup, une clameur furieuse éclate au dehors. Et voici que des molosses de Laconia se mettent à hurler, en courant autour de la table. Les suivait un repositorium, sur quoi gisait le plus énorme sanglier qui se pût voir. On avait coiffé sa hure d'un pileus d'affranchi. Deux corbeilles pendaient à ses défenses, d'une vannerie assez délicate, faite avec des branchettes de palmier, l'une pleine de dattes de Syrie, l'autre de dattes de la Thébaïs. Autour, des marcassins en croûte de pâté semblaient accrochés aux mamelles de la bête, faisaient ainsi entendre que c'était une laie. On nous les octroya par manière d'apophorètes. Cette fois, le même Carpus, qui débitait les autres viandes, ne fut pas admis à trancher la monstrueuse venaison, mais un grand estafier barbu, dont les jambes étaient emmaillotées de bandelettes et qui portait une alicula rayée de diverses couleurs. Prenant son couteau de chasse, il débride largement la panse de la truie. Soudain un vol de grives en essore avec fracas. Vainement les pauvres bestioles cherchent à fuir, en voletant. Des oiseleurs, postés dans le triclinium, avec de longs roseaux, les attrapent en un clin d'œil, et, suivant l'ordre du maître, donnent un oisillon à chacun des convives. Alors, Trimalchio:—Voyons, dit-il, si ce porc forestier n'a point dévoré tout le gland?» Aussitôt les esclaves de se ruer aux corbeilles que l'animal portait à son boutoir et de nous distribuer en portions égales dattes d'Afrique et dattes de Syrie.
Au milieu du hourvari, comme j'avais une place en retrait, ce me fut un amusement de suivre la pente des cogitations. Pourquoi ce verrat embéguiné d'un pileus? A la fin, ayant épuisé les plus saugrenues battologies, je questionnai derechef le voisin accommodant, mon interprète ordinaire, et lui déduisis mon embarras.
—Comment! répondit-il; mais votre officieux lui-même pourrait expliquer cela, car c'est chose connue et bien loin d'une énigme. Le cochon qui vous étonne évita d'être mangé hier. On le mit sur table vers la fin du repas. Les convives, à bout d'appétit, refusèrent d'y mordre. C'était lui conserver la liberté. Aussi le voyez-vous reparaître, ce soir, avec les attributs de l'émancipation.» Confus de ma stupidité, je ne poussai pas plus avant l'interrogatoire, dans la crainte de passer pour un homme qui n'avait jamais soupé dans le grand monde. Entre temps, un jeune esclave des plus beaux, couronné de pampre et de lierre, offrait à la ronde une corbeille de raisins. Tour à tour s'affublant des noms bachiques: Bromius, Lyæus, Evius, il chantait, d'une voix stridente, les poèmes de son maître. Délecté de cette harmonie, Trimalchio, l'envisageant:—Dionysus, cria-t-il, sois liber!» L'esclave aussitôt décoiffe le sanglier du pileus et le pose sur sa tête. Alors Trimalchio ajouta: