Je reste immobile, plus raide et plus froid qu'un trépassé. Lui, cependant, se transforme en loup.
Satyricon, page [121].
C'était en Asie, où j'accomplissais un voyage stipendié par le questeur. Je fus reçu chez un citoyen de Pergamum. Le séjour m'en plaisait fort, moins à cause du bon goût des appartements que pour la beauté rare dont le fils de mon hôte reluisait. J'excogitai un stratagème qui ne permît au paterfamilias de suspecter mon amour. Toutes les fois qu'à table mention était faite de la pratique des jolis garçons, je m'échauffais d'une telle véhémence, je m'opposais avec une amertume si rechignée à ce qu'on violât mes oreilles par d'obscènes propos, qu'aux regards de tous et nommément de la mère, je passais pour l'un des Philosophes. Bientôt, donc, je conduisis l'éphèbe au gymnase. Je réglai ses études. Je lui donnai des leçons en qualité de précepteur, ayant soin de tenir la porte fermée aux larrons éventuels de son beau corps. Une fois, couchés par hasard dans le triclinium, après une fête solennelle où nous avions dépêché l'étude, cependant qu'une trop longue hilarité nous donnait la paresse de gagner nos appartements, je m'aperçus, vers le milieu de la nuit, que mon élève ne dormait pas. C'est pourquoi, dans un murmure très timide, j'exhalai une prière: «Madame Vénus, dis-je, si, moi, je baise cet enfant de telle manière qu'il ne le sente, demain, je lui donnerai une couple de colombes.» Entendant quel salaire j'offrais de cette volupté, le jouvenceau ronfla d'abord. Encouragé par sa feinte, je l'approchai soudain et le couvris de baisers. Content de ce prélude, je me levai de bon matin. Je lui rapportai, selon son attente, une paire insigne de colombes. Ainsi me libérai-je de mon vœu.
La nuit d'après, comme il s'y prêtait de même, je fis un nouveau souhait: «Que je promène sur lui une main paillarde et qu'il ne le sente pas! Il aura, demain, deux coqs coquelinants et des plus belliqueux.» A cette promesse, l'éphèbe se rapprocha spontanément; je pense qu'il craignait que le sommeil ne me prît. Mes caresses lui firent voir le néant d'une pareille inquiétude. Son être, à la réserve des dernières faveurs, me combla de délices. Puis, le matin venu, tout ce que j'avais promis fut apporté à l'enfant, qui pétilla de joie. Dès que la tierce nuit m'en donna le congé, près de l'oreille du dormeur mal endormi: «Dieux, immortels, suppliai-je, si, moi, de cet enfant qui dort je prélève un coït entier et désirable pour prix de ce bonheur, demain, je le guerdonnerai d'un trotteur asturco-macédonique.» Jamais d'un plus haut sommeil l'éphèbe ne dormit. C'est pourquoi, d'abord, ma main fit la conquête de ses blanches mamelles. Bientôt, je l'accolai d'un baiser frénétique, puis en un seul désir s'unirent tous mes vœux. Le lendemain, siégeant dans son cubiculum, il attendait l'offrande coutumière. Tu sais combien il est plus facile d'acquérir des colombes ou des coqs de combat qu'un cheval asturien. Outre cela, je craignais qu'un présent si magnifique ne rendît suspecte ma libéralité. Après donc quelques heures de promenade, je revins chez mon hôte, sans autre chose pour l'enfant qu'un baiser. Mais lui, regardant autour de moi et jetant ses bras à mon col:—Je t'en prie, ô maître; où donc est le trotteur? [—La difficulté, répondis-je, d'acquérir une bête élégante m'a contraint d'ajourner ce présent; mais, dans peu, je tiendrai ma parole.» On ne peut mieux l'éphèbe comprit ce que je voulais dire, et l'air de son visage trahit sa méchante humeur.]
Bien que, par cette offense, j'eusse fermé l'accès que je m'étais ouvert, je risquai une nouvelle tentative. En effet, peu de jours après, un hasard tout pareil ramenant pour nous la même fortune, sitôt que j'entendis ronfler le père, je suppliai l'éphèbe de me recevoir à merci, en d'autres termes, qu'il me laissât le faire pâmer, avec tous les propos que suggère un désir bien tendu. Mais lui, grandement courroucé, ne répondait autre chose sinon:—Ou dors, ou bien moi je le dis à mon père.» Il n'est contentement si ardu que n'extorque un désir opiniâtre. Pendant qu'il répète: «J'éveillerai mon père», je me faufile à ses côtés et j'arrache le plaisir à sa molle résistance. Mais lui, aucunement désobligé de mon audace, après s'être beaucoup lamenté de sa déception, et des railleries, et de ce que je l'avais exposé aux brocards de ses condisciples, car il vantait à eux mes largesses:—Vois pourtant, dit-il, je ne te ressemble point. Si tu veux quelque chose, fais-le de nouveau.» Moi donc, toutes offenses pardonnées, je rentrai en grâce avec mon élève, puis, ayant usé du congé qu'il me donnait, je ne tardai pas à choir dans un profond sommeil.
Mais l'éphèbe en pleine maturité ne fut point rassasié par le deuxième choc, tant la fougue ardente de son âge l'invitait au succubat. Il secoua ma torpeur et:—Ne veux-tu rien autre?» dit-il. Certes, le présent ne m'était de tous points importun. Vaille que vaille, donc, fourbu, parmi la sueur et les ahans, il reçut de moi l'objet de son envie, puis je tombai de nouveau dans le somme, anéanti de volupté. Moins d'une heure après, il me pince d'une main légère et dit:—Pourquoi ne le faisons-nous plus?» Alors, tant de fois réveillé, je me pris à bouillir d'une colère véhémente et lui rendis ce compliment:—Ou dors, ou bien, moi, je le dis à ton père!»
Regaillardi par l'historiette, j'interrogeai le vieillard, plus expert sur l'âge des tableaux et sur quelques arguments qui, pour moi, restaient obscurs, en même temps, sur les causes de la dégénérescence moderne, par quoi les arts les plus beaux, entre autres la peinture, descendent à néant, dont on ne voit pas même une dernière trace:—L'amour de la pécune, me dit-il, instaura ce changement. Dans les siècles lointains, quand plaisaient encore les nudités de la Vertu, les nobles arts s'invigoraient. Il n'était d'émulation entre les hommes que pour sauver de l'oubli un riche patrimoine aux époques futures. C'est pourquoi, Herculès nouveau, Démocritus exprima les sucs de toutes les herbes. Afin de ne laisser échapper aucune des énergies ou du minéral ou de la plante, il consuma ses jours dans les expérimentations.
Eudoxus, lui, sur la crête d'un mont très escarpé, attendit la vieillesse pour mieux saisir les mouvements des astres et du ciel. Dans le but de suffire à d'incessantes découvertes, Chrysippus, trois fois, avec de l'ellébore, détergea son esprit. Mais, pour en revenir aux arts plastiques, Lysippus, attaché aux linéaments d'un marbre unique, mourut de pauvreté. Myron, qui, presque, sut enclore dans le bronze l'âme des hommes et des animaux, ne trouva point d'héritier. Quant à nous, abîmés dans le vin et le garouage, nous n'osons plus même connaître les méthodes léguées par nos prédécesseurs. Dénigrant les anciens, nous tenons école de vices pour apprendre et pour enseigner. Où donc est la dialectique? Où donc l'astronomie? Où donc le chemin abrité de la sagesse? Qui, vous dis-je, pénètre dans un temple et dédie un holocauste pour obtenir la faconde, pour voir jaillir les sources de la philosophie? Ils ne demandent plus même une bonne santé: mais, tout d'abord, avant de toucher le seuil du Capitolium, celui-ci voue un don pour mettre en terre un proche cousu d'or; celui-là, pour exhumer une somme enfouie; le troisième, s'il peut amasser, lui vivant, trente millions d'HS. Le Sénat même, précepteur du Droit et du Bien, est dans la coutume d'offrir mille livres d'or à Capitolinus. Pour que nul n'ignore son appétit d'argent, il sollicite Jovis au moyen d'un pécule. Ne t'étonne point si la peinture défaille, quand aux Dieux et aux hommes un tas d'or paraît plus beau que tous les ouvrages d'Apellès ou de Phidias, petits Grecs hurluberlus. Mais je te vois exclusivement empoigné par un tableau qui figure le sac de Troja, c'est pourquoi je m'efforcerai de te commenter en vers cette peinture: