Le lendemain, délibérant pour savoir à quel pays nous fier, tout à coup, j'aperçois un cadavre, qui, mû par un léger remous, était porté vers la plage. Plein de douleur, je m'arrêtai; d'un œil humide, je commençai à interroger la foi des mers. «Et celui-là, peut-être, dis-je, sur quelque point de la terre une calme épouse attend son retour; peut-être un fils, ignorant des tempêtes; peut-être, enfin, a-t-il déserté son vieux père en lui donnant le baiser du départ? Tels sont les propos des Ephémères; tels sont les vœux insensés de leurs voraces ambitions! Voilà comment surnage l'infortuné!» Jusque-là, je pleurais comme sur un inconnu, quand le flux retourna vers la terre, inviolée encore, la face du noyé. Et voici que je reconnais le terrible naguère, l'implacable Lycas, à présent roulé presque sous mes pieds. Je ne contraignis pas mes larmes plus longtemps; mais, frappant ma poitrine à coups redoublés: «Qu'est devenu, ce disais-je, ton esprit furieux? Qu'est ton insolence devenue? Eh bien! te voilà offert en pâture aux crabes et aux chiens, toi qui, pas plus tard qu'hier, te pavanais du haut de ta fortune! Echoué, tu n'as pas même une poutre de ton orgueilleux vaisseau!
Allez donc, ô mortels, emplissez vos poitrines de superbes cogitations! Allez, riches circonspects! et ces trésors acquis par la fraude ordonnez-les, pour en jouir pendant mille années! Celui-là, aussi, vérifia jusqu'au dernier jour l'état de son patrimoine; il avait fixé la date dans son esprit, la date du retour au pays de ses pères. Dieux et Déesses! il gît combien loin de sa destination! Mais ce n'est pas la mer, qui, seule, prête aux hommes une foi décevante. L'un combat: ses armes le trahissent; un autre append à son foyer les offrandes rituelles, et meurt écrasé sous les décombres de ses Pénates. La mangeaille crève le goinfre, la tempérance ruine l'abstinent. Si tu poses bien ton calcul, partout est le naufrage. Mais celui qu'engloutissent les vagues, une sépulture ne le recouvre point? Comme s'il importait au corps qui doit périr l'agent qui le consume: feu, onde ou sénilité! Quoi que tu fasses, tout doit aboutir au même résultat. Mais les quadrupèdes vont lacérer le cadavre? Que le bûcher l'accueille donc, puisqu'il vaut mieux donner une pâture aux flammes. Cependant, nous estimons que le feu est le plus grave des châtiments lorsque nous sommes irrités contre nos esclaves. Quelle démence de nous évertuer pour que rien ne subsiste après les obsèques, alors que, bon gré mal gré, les destins en ordonnent ainsi!»
[Pour conclure à ces méditations, nous rendîmes au cadavre les suprêmes devoirs.] Et Lycas, sur un bûcher, dressé à frais communs par les soins de ses ennemis, se consumait avec lenteur. Eumolpus, cependant qu'il en rédigeait l'épigramme, plongeait ses regards dans l'espace, afin d'y dépendre quelques traits de génie.
Cet office accompli de grand cœur, nous poursuivons notre route et, peu de temps après, tout en sueur, nous gravissons une montagne, d'où, posée sur un faîte sublime, nous apercevons, à peu de distance, une acropole fortifiée. Et ce qu'elle était, marchant à l'aventure, nous ne le savions pas, jusqu'au temps que nous apprîmes d'un certain pacant le nom de Croton, ville très antique, la première autrefois de l'Italie. Lorsque, enfin, poussant notre enquête avec diligence, nous lui demandons quelle sorte de personnes habitent ce noble terroir, à quel genre de trafic elles s'adonnent particulièrement depuis que de nombreuses guerres ont émietté leur splendeur:—O, dit-il, mes hôtes! si vous êtes marchands, quittez votre dessein et trouvez un autre moyen de vivre. Si, au contraire, vous êtes gens d'un monde plus relevé, soutenant l'imposture d'un front toujours égal, vous courez tout droit au lucre le plus merveilleux. Dans cette ville, en effet, on ne témoigne aucune déférence à la culture des lettres; le bien-dire en est absent. La frugalité, les saintes mœurs n'y montent par les louanges à de meilleurs destins. Néanmoins, tous les hommes que vous verrez en ce lieu forment deux groupes caractéristiques: les uns captent des héritages, les autres se les font capter. Nul, ici, n'élève de terre un fils nouveau-né, à cause que l'homme pourvu d'héritiers siens n'est admis aux banquets ni aux spectacles; banni de toutes les élégances et des fréquentations du bel air, il s'enclotit chez les va-nu-pieds. Mais ceux qui n'ont jamais conduit la pompe nuptiale et qui sont exempts de parentèle, aux plus grands honneurs se voient promus. Au jugement des Crotoniatès, eux seuls ont des vertus militaires; il n'est point d'autres braves ni, devant la justice, d'autres innocents. Vous verrez, dit-il, une cité comparable à ces campagnes où la peste sévit; campagnes où l'on ne trouve que des charognes dilacérées, et corbeaux qui dilacèrent les charognes.»
Très futé, Eumolpus appliqua son entendement à l'inouï de cette affaire, et nous déclara que ce mode nouveau d'acquérir la propriété n'avait rien qui lui déplût. Je pensais que le vieillard badinait, avec le sans-gêne poétique. Mais lui:—Que ne puis-je me montrer en plus grand équipage, c'est-à-dire vêtu d'un costume plus honnête! Non, Herculès à moi! je ne porterais pas ce bissac et je vous conduirais sur-le-champ vers d'immenses pécunes.» Or, je lui promis de lui fournir ce qu'il exigerait, sous la réserve de m'agréer comme associé de rapine: les hardes et tout ce que le vide-bouteilles de Lycurgus avait produit à ses déprédateurs. Quant à l'argent de poche immédiatement nécessaire, la Mère des Dieux, pour notre confiance dévote, ne manquera point de nous le départir. Que tardons-nous, dit Eumolpus, à machiner cette parade?» Nul n'osa condamner un artifice qui n'enlevait rien à la communauté. C'est pourquoi, voulant garder entre nous une fourberie de tout repos, nous jurons sacramentellement, d'après le formulaire d'Eumolpus, de nous laisser brûler, enchaîner, fouailler et trucider par le fer, en un mot de subir toute chose qu'il jugera bon d'ordonner. Très religieusement, nous vouons à notre maître nos corps et nos esprits, comme de légitimes gladiateurs. Ensuite du serment, déguisés en esclaves, nous rendons nos hommages à ce patron de comédie. Nous faisons d'Eumolpus, afin de compléter nos rôles, un père de famille qui vient de porter au bûcher son hoir, jeune homme d'une grande éloquence et d'un noble avenir. C'est pourquoi le très calamiteux vieillard a déserté sa ville, afin de ne rencontrer ni les camarades, ni les clients de son fils, ni la tombe, cause journalière de ses pleurs. Par surcroît d'affliction, un naufrage récent lui fait perdre plus de vingt fois cent mille sestertius; non que cette perte le touche, mais, privé de sa suite, il ne peut faire la figure qui convient à son rang. Il possède en Afrique trente millions de sestertius, bien-fonds ou dépôts chez les banquiers. De plus, une famille si nombreuse, éparse dans les campagnes de Numidie, qu'elle pourrait assiéger même Carthago. Conformément à cette donnée, nous conseillons à Eumolpus de tousser abondamment, de se plaindre d'un ulcère à l'estomac et d'affecter en public un dégoût sans borne pour toute espèce de mets; qu'il parle d'or, d'argent, des arrérages incertains, de la propriété foncière et qu'il incrimine sans relâche la stérilité du terroir. Qu'on le voie occupé journellement à compulser des registres; qu'à toutes les heures il porte quelques modifications dans les tablettes de son testament, et, pour que rien ne manque à la mise en scène, chaque fois qu'il tente d'invoquer l'un de nous, qu'il feigne de prendre un nom pour un autre, afin qu'il apparaisse clairement que le maître se rappelle encore ceux qui ne sont plus en sa présence. Nos gestes ainsi réglés, priant les Dieux que tout arrive pour le bien et la félicité, nous nous mettons en route. Mais Giton ne durait pas sous un faix inaccoutumé. Corax, porteur de louage, détracteur de son ministère, posait à chaque instant les valises, maudissait les piétons, affirmant ou qu'il abandonnerait les sacoches, ou qu'il prendrait le large avec son fardeau:—Pensez-vous, disait-il, que je sois un jumart ou bien un train de galets? J'ai fait marché avec vous pour les besognes d'un homme, et non pour celles d'un onagre. Je ne suis pas moins citoyen que vous, encore que mon père m'ait laissé dans la débine.» Mal content de ces imprécations, il levait à tout moment la cuisse, peuplant le chemin d'une crépitation et d'une odeur obscènes. Giton riait de son indiscipline, accompagnant chaque pet de Corax par un claquement de bouche imitatif.
Mais alors, en poète revenant à son génie:—Nombreux, dit Eumolpus, nombreux, ô jeunes hommes! ceux pour qui la lyre est décevante; car, dès que le premier venu a mis un vers debout, qu'il a noyé une mince idée en un fracas de paroles ambitieuses, il croit qu'il a gravi les rocs de l'Hélicon. Ainsi, las de glapir au Forum, souvent les avocats se réfugient dans la paix carmentale, comme dans un port de bel accueil, estimant qu'il est plus aisé de bâtir un poème qu'une controverse enluminée de fariboles pédantesques. Mais un esprit généreux n'approuve point ces faux brillants. L'intellect ne peut ni concevoir ni mettre un part à la lumière, à moins d'être fertilisé par le fleuve du Bien-Dire, ses ondes et sa crue immense. Fuyez par-dessus tout l'abjection—dirais-je—des paroles. Emparez-vous des vocables situés hors de l'atteinte plébéienne, pour que se réalise l'incantation fameuse:
Je hais et repousse le profane vulgaire.
Outre cela, prenez garde aux maximes qui se détachent de l'ouvrage et forment d'impertinentes saillies. Mais qu'elles reluisent de teintes savamment incorporées à la trame des vers. Homérus en est témoin, les Lyriques, Virgilius le Romain, et la curieuse félicité d'Horatius. Les autres n'ont pas vu la route qui conduit à la maîtrise poétique ou bien leurs vers ont craint d'y poser les talons. Voici! quiconque se targuera de mettre en œuvre cet énorme labeur de la Guerre civile tombera sous le poids, s'il n'a de fortes humanités. Il ne s'agit pas, en effet, de consigner en vers les gestes accomplis, de quoi les historiens s'acquittent beaucoup mieux que les poètes; mais, par les ambages, par l'intervention des Dieux et le torrent des inventions mythiques, il faut que se rue un libre génie, à telles enseignes que l'on découvre dans ses chants la vaticination d'une âme prophétique, bien plus que la scrupuleuse véracité d'un historien suppédité par ses garants. Voyez si cette fougueuse esquisse est pour vous plaire, encore qu'elle n'ait pas reçu la dernière main: