Nos délices n'étaient pas encore épuisées que, revenu à pas de loup et brisant avec fureur la porte, Ascyltos me trouva folâtrant avec mon frère. De rires, de bravos il emplit notre cambuse et, soulevant le balandras où nous étions tapis:—Que faisais-tu là, dit-il, citoyen très pudibond? Quoi! vous voilà tous deux sous la même couverture!»

Puis, non content de cette gabegie, il prend la courroie de sa besace et se met en devoir de m'étriller abondamment. Il ajoute à ses coups des propos dérisoires:—Que cela t'instruise à ne plus désormais, frère, trancher quoi que ce soit avec ton frère!»

L'imprévu du choc me stupéfia. J'avalai sans broncher sarcasmes et plamussades. Je tournai la chose en bouffonnerie. C'était prudent, car sans cela j'eusse dû en venir aux mains avec mon rival. Ma fausse hilarité apaisa ses esprits:—Encolpis, me dit-il en souriant, toi, dans la débauche enseveli, tu perds de vue notre disette de pécune. Ce qui nous reste est si peu que rien. Pendant les beaux jours, la ville est d'une effroyable stérilité. La campagne nous sera plus fructueuse. Allons voir nos amis.»

La nécessité me fit donner la main à ce conseil et suspendre mon ressentiment. De sorte qu'après avoir donné à Giton mon portemanteau, nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet de Lycurgue, chevalier romain. Comme il avait été jadis le frère d'Ascyltos, il nous fit un bon accueil. Son entourage en accrut fort les agréments. D'abord, Tryphœna, miracle de beauté, commère d'un certain Lycas, patron de navire qui possédait quelques domaines aux alentours et proche de la mer. On ne peut exprimer les contentements que nous goûtâmes en ce lieu, qui est un des plus beaux qui se puissent rêver, encore que Lycurgue nous y fit assez petite chère. Faites état que Vénus, incontinent, prit soin de nous apparier. La belle Tryphœna mérita mes suffrages et, favorable, elle accueillit mes vœux. Mais à peine avais-je poussé ma pointe, que Lycas, indigné de se voir dérober son joujou, me somma de la remplacer auprès de lui. C'était un vieux collage. Rondement, il m'offrit de composer au moyen de cet échange. Ivre de luxure, il me persécutait de ses désirs, mais j'avais, alors, Tryphœna dans le sang et je fermai l'oreille aux invites de Lycas. Mes refus exaltèrent son béguin jusqu'à la passion. Il me suivait de tous côtés. Il entra, une nuit, dans ma chambrette. Voyant que la persuasion ne servait de rien, il voulut tâter du viol, mais je beuglai de telle sorte que toute la valetaille fut sur pied et que, Lycurgue aidant, je sortis indemne de ce terrible assaut.

Enfin, Lycas, ne trouvant pas la maison où nous étions commode à ses desseins, me pria d'accepter son hospitalité. Je déclinai l'invitation. Il me fit presser de nouveau par Tryphœna. Elle s'entremit d'autant plus volontiers pour m'induire à céder au caprice de Lycas qu'elle se flattait d'en obtenir un surcroît de liberté. Je suivis donc l'Amour. Cependant Lycurgue ayant repris avec Ascyltos le commerce de jadis, n'entendait pas quitter son bel ami. De sorte que nous convînmes qu'il resterait près de Lycurgue, tandis que j'irais chez Lycas avec Giton.

Nous décrétâmes, en outre, que chacun de nous serait tenu de rapporter à la masse, et pour la commune subsistance, les aubaines que l'occasion nous fournirait.

La joie de Lycas fut inimaginable en apprenant ma résolution. Le voilà qui se met en quatre pour avancer le départ. Enfin, nous prîmes congé de nos amis et parvînmes, le soir même, à notre demeure nouvelle.

Pertinemment, Lycas avait pris ses mesures. Pendant la route, il se fit mon voisin, tandis que Tryphœna s'asseyait près de Giton. L'homme avait ainsi disposé les choses, connaissant bien les complexions de sa maîtresse, qu'elle se plaisait au changement, et qu'elle ne manquerait pas de convoiter le cher mignon. Ce qui ne tarda guère d'advenir. La belle ardait pour le gamin, s'affichait de bonne grâce. Lycas, avec grand soin, m'indiquait leur manège. Cette conjoncture le poussa quelque peu dans mon esprit, de quoi il fut charmé. Car il se flattait que l'inconstance de ma sœur me la rendrait méprisable et que, n'étant plus sous l'empire de la dame, je l'écouterais, lui, plus favorablement.

Les choses furent ainsi pendant les premiers jours de notre visite chez Lycas. Tryphœna se consumait pour Giton, qui la servait de grand cœur: l'un et l'autre me chagrinaient fort. Cependant, Lycas dans son zèle à me plaire, inventait, chaque jour, de nouveaux passe-temps. Doris, sa jolie épouse, les embellissait de sa présence et de tels agréments que j'eus bientôt oublié Tryphœna. Je confiai aux truchements ordinaires, soupirs et regards noyés, le soin d'expliquer à Doris ma naissante amour. Languissants, mes regards lui firent d'enthousiastes aveux, et dans les siens brillait une flamme pareille. Cette éloquence muette nous découvrit tout d'abord, avant même que d'avoir échangé une parole, ce que nous ressentions avec tant de ferveur.

La jalousie de Lycas, à propos de quoi j'étais édifié, m'obligeait à garder le silence. De son côté, Doris ne se pouvait méprendre aux soins dont m'accablait son homme. Dès que nous pûmes causer librement, elle s'en ouvrit à moi. Je confessai la chose, en lui faisant valoir ma résistance acharnée aux entreprises de Lycas. Mais elle me représenta, la bonne robe! qu'il fallait user de politique. Guidé par son adresse, je ne trouvai pas de meilleur expédient pour jouir de l'une que de m'abandonner à l'autre.