FRAGMENT DE LA PIÈCE INTITULÉE

HEUR ET MALHEUR

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C’est un oiseau, le barde! il doit rester sauvage;
La nuit sous la ramure, il gazouille son chant;
Le canard tout boueux se pavane au rivage,
Saluant tout soleil, ou levant ou couchant.
C’est un oiseau, le barde! il doit vieillir austère,
Sobre, pauvre, ignoré, farouche, soucieux,
Ne chanter pour aucun, et n’avoir rien sur terre,
Qu’une cape trouée, un poignard et les cieux!
Mais le barde aujourd’hui, c’est une voix de femme,
Un habit bien collant, un minois relavé,
Un perroquet juché, chantonnant pour madame,
Dans une cage d’or, un canari privé;
C’est un gras merveilleux, versant de chaudes larmes
Sur des maux obligés après un long repas,
Portant un parapluie, et jurant par ses armes,
Et, l’élixir en main, invoquant le trépas.
Joyaux, bal, fleur, cheval, château, fine maîtresse,
Sont les matériaux de ses poëmes lourds:
Rien pour la pauvreté, rien pour l’humble en détresse;
Toujours les souffletant de ses vers de velours.
Par merci! voilez-nous vos airs autocratiques;
Heureux si vous cueillez les biens à pleins sillons!
Mais ne galonnez pas comme vos domestiques,
Vos vers qui font rougir nos fronts ceints de haillons.
Eh! vous, de ces soleils, moutonnier parélie!
De cacher vos lambeaux ne prenez tant de soin,
Ce n’est qu’à leur abri que l’esprit se délie;
Le barde ne grandit qu’enivré de besoin!
J’ai caressé la mort, riant au suicide,
Souvent et volontiers, quand j’étais plus heureux;
Maintenant je la hais, et d’elle suis peureux,
Misérable et miné par la faim homicide.

MISÈRE

A mon air enjoué, mon rire sur la lèvre,
Vous me croyez heureux, doux, azyme et sans fièvre,
Vivant, au jour le jour, sans nulle ambition,
Ignorant le remords, vierge d’affliction;
A travers les parois d’une haute poitrine,
Voit-on le cœur qui sèche et le feu qui le mine?
Dans une lampe sourde on ne saurait puiser,
Il faut, comme le cœur, l’ouvrir ou la briser.

Aux bourreaux, pauvre André! quand tu portais ta tête,
De rage tu frappais ton front sur la charrette;
N’ayant pas assez fait pour l’immortalité,
Pour ton pays, sa gloire et pour sa liberté.
Que de fois, sur le roc qui borde cette vie,
Ai-je frappé du pied, heurté du front d’envie,
Criant contre le ciel mes longs tourments soufferts;
Je sentais ma puissance, et je sentais des fers!

Puissance,... fers,... quoi donc?—Rien! encore un poète
Qui ferait du divin, mais sa muse est muette,
Sa puissance est aux fers:—Allons! on ne croit plus
En ce siècle voyant qu’aux talens révolus;
Travaille, on ne croit plus aux futures merveilles.—
Travaille!... Eh! le besoin qui me hurle aux oreilles,
Etouffant tout penser qui se dresse en mon sein!
Aux accords de mon luth que répondre?... J’ai faim!

Ah! tout cela fait saigner le cœur!... Passons.

Son allure indépendante, son amour violent de la liberté, l’avaient fait désigner comme républicain redoutable. Il crut devoir répondre à cette accusation dans la préface de ses Rhapsodies:—Je suis républicain, dit-il, comme l’entendrait un loup cervier: mon républicanisme, c’est de la lycanthropie!—Si je parle de république, c’est parce que ce mot me représente la plus large indépendance que puissent laisser l’association et la civilisation. Je suis républicain parce que je ne puis pas être Caraïbe; j’ai besoin d’une somme énorme de liberté: la république me la donnera-t-elle? Je n’ai pas l’expérience pour moi. Mais, quand cet espoir sera déçu comme tant d’autres, il me restera le Missouri!....