Je présume que de grandes occupations dans la journée, vous ont fait choisir une heure aussi avancée: mais que la volonté de mon époux soit faite, sa servante l’attendra. J’éteindrai ma lampe pour prévenir tout soupçon de mes méchants et indiscrets voisins. Venez avec mystère.

Votre amie et épouse de cœur.

Tout résolu, je partirai sans l’avertir, pour nous épargner de pénibles adieux; si je la revoyais, je sens que je n’aurais plus le cœur de m’éloigner. Arrivé là-bas, je lui écrirai; aussitôt que je serai installé dans ma préfecture, je reviendrai l’épouser clandestinement, et puis, je l’emmenerai de suite et la présenterai à mes administrés comme étant depuis long-temps ma compagne, afin de trancher court aux bons mots.

Décidément, je partirai demain matin; mais il faut que je lui fasse remettre quelque argent, incognito, pour que cette pauvre fille ne meure pas de faim en mon absence.

Déjà, onze heures!... Adieu, adieu l’Argentière!

Bertholin, en disant ces derniers mots, s’était levé et se retirait du côté de la porte: M. l’accusateur, qui avait écouté ce récit avec une attention froide, morne, soutenue, le poursuivit en le questionnant jusqu’au bas de l’escalier.

—Tu dis, Bertholin, que cette Apolline est belle?

—O mon ami, j’ai beaucoup vécu et beaucoup vu, mais jamais je n’avais rencontré de femme aussi séduisante: figure-toi l’Eucharis de Bertin, l’Éléonore de Parny, une nymphe, Égerie, Diane!... Elle est grande, élancée, gracieuse; elle est blême et mélancolique comme une malade; ses cheveux, qu’elle porte en bandeau sur le front, achèvent son aspect virginal, et, sous des sourcils noirs et épais, ses grands yeux bleus languissent.

—Et, tu dis qu’elle habite la même maison que toi?

—La même, au fond du corridor au-dessus de mon logis.