Rien n’est plus démoralisant que l’injustice, rien ne jette plus d’amertume et plus de haine au cœur. Bertholin semblait injuste à Apolline, Apolline semblait coupable à Bertholin, elle l’aurait semblée aux yeux de toute la terre. Il ne faut qu’un concours de circonstances pour faire du plus innocent un coupable. Ce n’est que sur du probable et de l’apparent que peuvent juger les hommes avec leurs courtes antennes. On pourrait comparer les crimes à des ballots bien clos: c’est par l’enveloppe que le juge estime le contenu, et quand, par sa sentence, il l’a déclaré taré et à l’index, et fait jeter à la mer, le ballot, dans sa chute, se brise et s’ouvre sur une roche; tout ce qu’il recélait remonte à fleur d’eau et paraît en pleine lumière; la balourdise du tribunal devient patente, la foule en ricane amèrement; alors le juge se drape et se hausse, et s’écrie, avec son ton archiépiscopal risible: Je suis infaillible!
Rongée par un chagrin mortel, Apolline se minait sourdement et se consumait chaque jour.
Elle, quelques mois plus tôt, si belle encore, amaigrie, phtisique, comme un spectre, ne sortait qu’à la nuit noire pour éviter les regards méchans.
Le voisinage l’aurait crue morte, si, de temps en temps, elle n’avait touché un piano délabré et servant de table, triste ruine de son ancienne opulence. On avait même remarqué et retenu cette strophe que souvent elle psalmodiait langoureusement, et qu’elle semblait affectionner par-dessus toutes.
Bourreaux, arrêtez ma torture!
Le mal a fait mon cœur mauvais:
Haine à toi Dieu, monde, nature,
Haine à tout ce que je rêvais!...
Avant mon corps, sur cette roue
Où le sort le tient garotté,
Mon âme expire, et je la voue
A Satan, pour l’éternité!.....
Ce seul refrain nous montre la disposition d’esprit d’Apolline, et combien la souffrance et le malheur peuvent pervertir la plus belle âme; elle, douce, bonne, fervente, aimante, religieuse, n’avait plus que du fiel dans la poitrine et du venin à la bouche. Elle haïssait tout, jusqu’à son créateur à qui elle reniait sa foi; elle se vengeait en abandonnant à son tour Dieu qui l’avait abandonnée. Quand un être a été maltraité à ce point, il n’a plus qu’un rire d’enfer sur sa lèvre dédaigneuse, tout ce qui est, lui fait pitié, et provoque son dégoût; plus une chose est sainte et sacrée, plus elle est révérée de tous, plus il trouve de joie à la profaner, à la fouler aux pieds. Pour le malheureux le blasphême est une volupté!
Le terme de sa grossesse approchait et sa misère devenait profonde. Les huits premiers mois elle avait vécu de la maigre somme de Bertholin. Il ne lui restait plus rien. Le soir elle allait arracher des herbes sauvages le long des chemins déserts, mais cette nourriture d’âne, si contraire à sa délicatesse, l’avait tellement affaiblie, que, vers la fin du neuvième mois, il lui fut presque impossible de descendre. Ce jeûne, pour ainsi dire absolu, lui avait donné des éblouissemens, et une céphalalgie chronique qui par instant dégénérait en folie. Sa démence était sombre. Elle avait des déchiremens atroces d’estomac, et souvent il lui prenait des spasmes épileptiques. Quand elle ressentit les premières douleurs de l’enfantement, il y avait deux jours passés qu’elle n’avait pris aucun aliment: étendue sur son grabat, dévorée par la faim, elle rongeait la basane d’un vieux livre, privée de raison, exténuée.....
A la vue de son enfant, sa sombre folie se réveilla, et retrempa ses forces: dressée sur ses pieds, elle l’embrassait et le frappait tour à tour; elle lui donnait ses mamelles vides; elle le jetait à terre, pleurait, et se couchait sur lui.
Enfin, l’ayant enveloppé dans une toile et mis sous son bras comme un paquet, elle descendit en se traînant.
Il était nuit.